Bisbille autour d'un sauvetage

La rencontre entre le président Bush et les candidats à la présidence, John McCain et Barack Obama, n’a pas donné les résultats escomptés.
Photo: Agence Reuters La rencontre entre le président Bush et les candidats à la présidence, John McCain et Barack Obama, n’a pas donné les résultats escomptés.

Washington — Lors d'une allocution télévisée mercredi soir, George W. Bush est enfin monté au créneau pour défendre son plan de sauvetage du secteur financier, qui prévoit l'injection de 700 milliards de dollars US dans les banques privées menacées par les retombées de la crise du crédit immobilier.

Le président américain a exhorté le Congrès à adopter rapidement son plan parce que «l'économie américaine dans son entier est en danger». «L'Amérique pourrait glisser dans une panique financière», a-t-il prévenu, évoquant le spectre d'une «récession longue et douloureuse».

Aux nombreux Américains et à ceux des élus du Congrès qui rechignent à voir leur gouvernement utiliser l'argent des contribuables pour renflouer de riches investisseurs et de puissants conglomérats, George Bush a promis que son plan «vise à protéger l'économie dans son ensemble».

Par ailleurs, George Bush a présidé jeudi soir une réunion de crise à laquelle il a convié non seulement les dirigeants du Congrès que sont la députée Nancy Pelosi et le sénateur Harry Reid, mais aussi les deux hommes qui veulent le remplacer à la présidence et dont l'un héritera de la crise économique et financière. Il s'agissait, d'après George W. Bush, de «signaler au monde que le système financier américain est remis sur les rails».

Mais malgré la mobilisation des plus hauts responsables de l'exécutif et du législatif, et malgré celle de Barack Obama et de John McCain, qui ont publié un communiqué conjoint appelant la Maison-Blanche et le Congrès à faire preuve d'un «esprit de coopération», le plan de sauvetage semble avoir déraillé.

Juste avant la réunion d'urgence à la Maison-Blanche, Wall Street avait pourtant clôturé à la hausse jeudi après-midi, en raison des progrès qui semblaient avoir été faits en vue d'un compromis entre le gouvernement et le parlement. Mais après la réunion, plusieurs participants démocrates ont qualifié la rencontre de «litigieuse», et John McCain l'a même décrite comme «une prise de bec». Du coup, George Bush a dû de nouveau dépêcher au Capitole son ministre des Finances et de l'Économie, Henry Paulson, pour continuer les négociations avec la Chambre et le Sénat.

Un accueil favorable

Quand il fut présenté par l'administration Bush au Congrès, samedi, le plan de sauvetage, qui tenait en trois pages, a été favorablement accueilli, bien que prudemment, par le Congrès et les deux principaux candidats à la Maison-Blanche.

Mais avec le recul, les objections se sont multipliées. Non seulement au sein de ce qui tient lieu de «gauche» au Congrès, c'est à dire les élus de la majorité démocrate, mais aussi à droite, parmi les élus du parti républicain de George Bush.

Partant de principes idéologiques différents (réticence à intervenir sur le marché pour les républicains, réticence à faire payer les «petits» pour les «gros» pour les démocrates), beaucoup des objections des parlementaires se ressemblent. Elles reprochent essentiellement au plan Bush d'exiger un engagement financier sans précédent de la part des contribuables, sans que le Congrès puisse exercer un droit de regard sur la façon dont l'aide serait distribuée aux banques privées.

Tous les hommes politiques américains, sans exception, subissent les pressions de leur opinion publique. «Je peux certifier que les boîtes vocales et le courriel des élus du Congrès sont pleins de messages d'électeurs qui, à une écrasante majorité, sont opposés au projet proposé par la Maison-Blanche», déclare ainsi James Walsh, président de la conférence républicaine à la Chambre.

Pourtant, selon un sondage effectué par l'institut Gallup pour le quotidien USA Today, 74 % des Américains pensent que l'inaction n'est pas une option et qu'une intervention du gouvernement est nécessaire afin d'éviter la déconfiture du système financier et économique. Soixante-dix-huit pour cent appuient l'idée d'un renflouage des principaux acteurs du secteur financier.

Mais 56 % des Américains veulent que le Congrès amende le projet de l'administration Bush. En particulier, 63 % jugent qu'il est «très important» de plafonner les salaires et les primes des patrons des banques qui bénéficieraient de l'aide des pouvoirs publics, et près de la moitié des Américains estiment que le renflouage des banques doit s'accompagner d'une aide aux quelque deux millions d'emprunteurs qui sont menacés de saisie immobilière.

Dès mardi, l'administration Bush a indiqué qu'elle était disposée à faire des concessions sur ces deux points, ainsi que sur la question relative à la transparence du programme d'aide aux banques qui serait dirigé par le ministre des Finances et de l'Économie lui-même.

Jeudi, un rapprochement est intervenu sur le plafonnement des revenus des hauts responsables des banques et à propos du contrôle du Congrès sur les critères de décision qui conduiraient l'exécutif à allouer telle ou telle somme à telle ou telle institution financière privée.

Des inconnus

Mais plusieurs points d'achoppement demeurent. Notamment, l'aide aux propriétaires de maisont menacés de saisie, le montant final de la facture pour les contribuables ou encore le calendrier de déblocage des fonds.

Henry Paulson a fait un pas vers le Congrès, en indiquant que les 700 milliards ne seraient pas débloqués en une seule fois, mais «en plusieurs phases». De leur côté, les élus républicains conservateurs ont ajouté une condition à leur soutien en demandant à l'exécutif de garantir que les profits éventuels que le plan de sauvetage pourrait réaliser pour les contribuables soient consacrés à la réduction de l'énorme dette publique.

Les représentants du Congrès s'étaient initialement donnés jusqu'à hier pour parvenir à un accord sur le plan de sauvetage. Il y a deux raisons à cette date butoir. D'une part, les milieux politiques américains veulent rassurer les milieux d'affaires sur les chances d'une stabilisation de l'économie avant l'ouverture de la Bourse de Wall Street lundi matin. D'autre part, les députés et sénateurs avaient prévu de se mettre en vacances parlementaires hier pour faire campagne dans leurs circonscriptions respectives, non pas en vue des présidentielles, mais en vue des législatives qui se dérouleront le même jour que l'élection présidentielle, le 4 novembre.

Après l'échec de la réunion d'urgence à la Maison-Blanche, le chef de la majorité démocrate à la Chambre, Steny Hoyer, a affirmé que les parlementaires resteront à Washington «le temps nécessaire, vendredi, samedi, dimanche, pour résoudre cette crise». Mais les échéances électorales pèsent très lourd sur le cours des événements.

Mercredi soir, John McCain a pris l'extraordinaire décision de «suspendre» sa campagne et a invité son rival démocrate à l'imiter. «Je ne peux pas continuer ma campagne comme si cette crise dangereuse n'existait pas», explique-t-il.

Pour sa part, Barack Obama accuse John McCain d'avoir compliqué les négociations du plan de sauvetage en rentrant à Washington et il refuse de suspendre sa propre campagne présidentielle. «C'est précisément maintenant que le peuple américain a besoin d'entendre la personne qui, dans à peine 40 jours, devra gérer cette pagaille et ce gâchis», dit le prétendant démocrate.

Cependant, hier, John McCain a annoncé qu'il repartait en campagne, en faisant valoir que les négociations ont mené à des «progrès importants». Il ajoute qu'il reviendra à Washington ce week-end, pour continuer à participer aux négociations.

Selon Newt Gingrich, ancien président de la Chambre et gourou des ultra-conservateurs, le plan de sauvetage du secteur financier est «un événement déterminant» dans la campagne électorale en vue des présidentielles et des législatives.

Gingrich, qui juge le plan «stupide» et «dictatorial» de la part de l'administration Bush, note que le renflouage du secteur financier a reçu plus de soutien de Barack Obama et des autres démocrates que du républicain John McCain. «Si McCain parvient à jouer sa carte de rebelle et de réformateur, le sauvetage des banques apparaîtra comme le plan Bush-Obama», suppute-t-il. En tous les cas, prédit M. Gingrich, «ce plan nuira à tous ceux qui voteront en sa faveur».

À l'autre bout de l'échiquier politique américain, Ralph Nader, le créateur du mouvement des consommateurs qui est également candidat à la Maison-Blanche, dénonce lui aussi le plan de sauvetage. «Il n'est du tout clair que ce plan soit nécessaire», dit Nader, qui relève qu'il y a «encore beaucoup d'argent à Wall Street».

Ralph Nader voit dans le plan Bush la manifestation d'un «fascisme capitaliste, avec un gouvernement contrôlé par le pouvoir économique» et «quelque chose qui rappelle la manière dont George Bush a piétiné le Congrès et le pays et les a conduits dans la panique vers l'invasion et la guerre criminelles en Irak».

Ralph Nader n'est pas plus gentil envers les démocrates. «Une fois approuvé par le Congrès, ce plan de sauvetage changera le système de façon irréversible. Or, si les démocrates posent de bonnes questions à l'exécutif, ils ne les font pas suivre par des actions concrètes parce qu'ils n'ont pas de vrai leader.» Le candidat indépendant à la Maison-Blanche se déclare ainsi «peu impressionné par l'attitude de Barack Obama», qu'il accuse de «donner simplement dans la rhétorique».

De fait, les démocrates soutiennent plus le plan Bush que les amis républicains du chef de la Maison-Blanche. Néanmoins, si les démocrates ont les voix nécessaires pour faire adopter le plan immédiatement, ils ne tiennent pas à prendre un risque politique gigantesque sans que les républicains le prennent aussi en les appuyant. «Nous voulons que ce vote soit bipartite», indique ainsi Harry Reid, le chef de la majorité démocrate au Sénat.

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