Campagne électorale américaine - Obama a moins de deux mois pour redresser la barre

Barack Obama et John McCain, jeudi: les deux prétendants à la succession de George W. Bush sont au coude-à-coude dans les sond0ages.
Photo: Agence Reuters Barack Obama et John McCain, jeudi: les deux prétendants à la succession de George W. Bush sont au coude-à-coude dans les sond0ages.

Washington — Malgré la réussite du congrès de son parti, il y a deux semaines, Barack Obama, le candidat démocrate à la Maison-Blanche, est en difficulté. Il lui reste moins de huit semaines pour redresser la barre.

Le congrès démocrate n'est pas parvenu à catapulter Barack Obama dans les sondages d'opinion. Au contraire. Toutes les études situent le candidat démocrate au coude-à-coude avec John McCain et certaines d'entre elles placent même le candidat du Parti républicain en tête.

Cette semaine, le sondage CNN/Time et l'institut Rassmussen créditaient les deux prétendants à la succession de George Bush de 48 % des intentions de vote. Dimanche dernier, une autre maison de sondages sérieuse, Gallup, trouvait John McCain en hausse et même en tête devant Barack Obama.

Dans le sondage Gallup publié par le quotidien USA Today, le candidat républicain obtient 50 % des intentions de vote des électeurs inscrits sur les listes électorales, contre 46 % pour son adversaire démocrate. Plus inquiétant encore pour Barack Obama: quand il s'agit des électeurs inscrits qui sont le plus susceptibles d'aller voter, John McCain obtient 54 %, contre seulement 44 % pour Barack Obama. C'est la première fois que l'un des deux candidats atteint et dépasse la barre des 50 % dans cette campagne présidentielle (Barack Obama avait brièvement atteint 50 % pendant le congrès démocrate). C'est aussi la première fois qu'un sondage montre un écart aussi grand — 10 points — entre les deux hommes.

Certains observateurs minimisent la portée des sondages. «Je suis sceptique par rapport aux sondages, surtout si loin du scrutin, je suis l'un de ceux qui pensent que le seul sondage qui compte est celui qui intervient le jour de l'élection», déclare ainsi au Devoir Alan Berger, membre du comité éditorial du Boston Globe, un journal à tendance démocrate. Il ajoute que «l'électorat américain s'est montré divisé, presque moitié-moitié, pendant les deux dernières élections présidentielles, en 2000 et 2004». «Je suis très prudent au sujet des sondages d'opinion», indique de son côté au Devoir Gregory Wierzynski, ancien journaliste et ancien conseiller à la commission bancaire de la Chambre des représentants.

Certes, les sondages ne sont que des clichés instantanés, ou presque, de l'opinion publique. Certes, ils ne sont pas infaillibles. Certes, ils n'incluent pas forcément dans leurs échantillons les dizaines de milliers de nouveaux venus sur les listes électorales, la plupart étant des Noirs ou des jeunes qui pourraient voter en très grand nombre pour Barack Obama. Mais les sondages effectués par divers organismes se caractérisent par leur abondance et leur concordance, et il est prudent de ne pas les négliger. Signe que les militants et les responsables démocrates ne les négligent pas: ils tiennent un discours très différent selon qu'ils sont, ou non, devant les micros et les caméras.

Sous les projecteurs, les caciques du Parti démocrate continuent d'afficher leur confiance dans la victoire de leur candidat. Jeudi, Barack Obama a déjeuné avec Bill Clinton. Avant d'entamer ce premier entretien face à face, l'ancien président s'est ainsi risqué à utiliser sa boule de cristal pour le bénéfice des journalistes qui couvraient sa rencontre avec l'ancien rival de sa femme. «Je prédis que le sénateur Obama gagnera, et facilement!», s'est exclamé Bill Clinton. «Cela vient de quelqu'un qui est l'ancien président des États-Unis et qui s'y connaît un peu en politique», a commenté Barack Obama en souriant.

Cependant, les mines sont moins réjouies et le langage est moins assuré quand les caméras et les micros ne sont pas là. Le Devoir a en effet pu assister, mercredi soir, à la réunion d'un comité local du Parti démocrate dans le comté de Fairfax, une circonscription de la Virginie qui vote démocrate à plus de 60 % lors de chaque élection, contrairement au reste de cet État sudiste. Or, au cours de cette réunion, les militants et les responsables locaux, qui sont plus régulièrement et plus directement en contact avec l'électorat que des responsables nationaux, ont exprimé une réelle fébrilité et un sentiment d'urgence.

«Nous avons encore le temps de réparer la situation», a notamment déclaré Kris Amundson, députée démocrate de Fairfax à l'assemblée locale de la Virginie, avant d'inciter les électeurs démocrates à «travailler pour Barack Obama» en faisant du démarchage porte à porte, en aidant des électeurs à s'inscrire sur les listes ou en conduisant des électeurs aux urnes lors du scrutin du 4 novembre. «La mobilisation est le seul moyen de nous sauver», a même lancé cette élue locale du Parti démocrate à la quarantaine d'électeurs, de militants et d'élus démocrates rassemblés devant elle.

Les problèmes de Barack Obama ne datent pas du fameux «effet Sarah Palin», la colistière que John McCain a nommée juste avant le congrès républicain. Ils sont apparus dès juillet. Dans un article publié avant les congrès des partis, le sondeur John Zogby se demandait déjà, en faisant allusion à l'échec de John Kerry en 2004: «Les chiffres en baisse d'Obama signalent-ils que l'histoire risque de se répéter pour les démocrates?»

Une baisse de 10 points

Zogby, comme les autres maisons de sondage, a en effet enregistré, entre juillet et le début d'août, une baisse de plus de 10 points pour Barack Obama auprès des catholiques, une catégorie de l'électorat américain qui, traditionnellement, oscille entre le Parti démocrate et le Parti républicain, et surtout auprès de groupes démographiques qui figurent habituellement parmi les plus sûrs sympathisants d'un candidat démocrate: les femmes, les citadins et les jeunes âgés de 25 à 34 ans. Depuis la fin des congrès et «l'effet Palin», Barack Obama a tellement fléchi dans ces tranches de l'électorat que c'est désormais John McCain qui a l'avantage auprès des femmes blanches et des électeurs indépendants.

Les raisons du fléchissement de la popularité de Barack Obama sont multiples, mais elles peuvent être attribuées au candidat, à son rival et à l'électorat. Le candidat? «Barack Obama est toujours au coude-à-coude avec John McCain parce qu'Obama n'a pas su formuler un solide message ces derniers temps», indique au Devoir Gregory Wierzynski, ancien journaliste américain qui travailla aussi au Congrès. «Pendant les scrutins primaires, le message d'Obama était celui du changement, et les gens ont investi là-dedans sans vraiment savoir pourquoi. Or, en ce moment, il fait dans la politique politicienne traditionnelle, et le tout n'est pas cohérent», explique-t-il.

Son rival? «John McCain attaque Barack Obama sur le terrain du changement et sur celui de la compétence, et Obama est vulnérable à ces attaques, comme l'ont montré les attaques d'Hillary Clinton et de ses autres opposants démocrates lors des primaires», note l'ancien journaliste américain. «La campagne de John McCain a plus de discipline qu'auparavant, et McCain lui-même, malgré ses 72 ans, est un adversaire qui étonne par son énergie. Il est aussi un héros américain authentique. C'est quelque chose que les gens admirent, et je ne crois pas que ces sentiments à l'égard de McCain vont s'évanouir», affirme par ailleurs Gregory Wierzynski.

Électorat

Les raisons des difficultés rencontrées par Barack Obama ont enfin trait à l'électorat. Si les Noirs américains sont plus mobilisés qu'ils ne l'ont jamais été lors d'une élection présidentielle, une partie non négligeable du reste de l'électorat, en particulier parmi les Blancs, est réticente à l'idée de voir un Noir diriger les États-Unis.

«Il y a toute la question du racisme latent au sein de l'électorat américain», indique au Devoir Alan Berger, membre du comité éditorial du Boston Globe. «Ce racisme latent pourrait amener certains Blancs à préférer voter contre leurs intérêts économiques, en optant pour le républicain John McCain, et cela s'est déjà produit dans des élections précédentes», affirme Alan Berger, avant d'ajouter que «le racisme latent est la grande inconnue de cette élection présidentielle»

Grande inconnue, en effet, puisque peu d'électeurs expriment leurs vrais sentiments sur Barack Obama quand ils sont interrogés par les sondeurs. Jusqu'à présent, le nombre des électeurs qui ne veulent pas d'un Noir à la présidence est de l'ordre de 10 % à 13 %, selon les sondages. Cette proportion est constante depuis le début de la campagne, et tous les sondeurs, y compris le très respecté Andrew Kohut, directeur du Pew Center on the People and the Press, soulignent qu'elle est sans aucun doute en deçà de la réalité. Or, «si la proportion était de 10 % ou plus le jour du scrutin, cela donnerait la victoire à McCain», estime Gregory Wierzynski. «On ne peut entièrement minimiser le parti pris racial qui existe dans l'électorat, et c'est un phénomène contre lequel Obama ne peut pas faire grand-chose», dit-il.

Cependant, Barack Obama peut faire beaucoup de choses pour aider sa cause. «Il faut qu'il investisse beaucoup dans la publicité télévisée, il faut qu'il fasse, plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici, le rapport entre l'erreur que furent l'invasion et l'occupation de l'Irak, les coûts de cette guerre et la façon dont la combinaison des deux a endommagé les intérêts stratégiques des États-Unis, et il doit en même temps axer sa campagne moins sur le passé et plus sur l'avenir, en soulignant la nécessité de rétablir le leadership américain», selon Alan Berger.

«Obama doit être plus vigoureux et trouver un thème qui capte l'attention non seulement des démocrates, mais aussi des indépendants, qui constituent la part de l'électorat américain qui a progressé le plus au cours des dernières années», recommande pour sa part Gregory Wierzynski.

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