Pakistan: agitation à Washington

Convaincus qu'al-Qaïda et les talibans menacent plus que jamais de faire basculer le Pakistan dans le chaos, des responsables américains envisageraient sérieusement d'intensifier les opérations clandestines de la CIA et de l'armée dans les zones tribales situées à la frontière avec l'Afghanistan, réputées pour être un repaire de terroristes islamistes. Une éventualité qui n'a pas été confirmée par Washington hier, mais qui a tout de même fait bondir Islamabad. Selon des informations publiées par le New York Times dans son édition dominicale, certains des plus hauts responsables de l'administration américaine, dont le vice-président, Dick Cheney, la secrétaire d'État, Condoleezza Rice, et les principaux conseillers de George W. Bush en matière de sécurité, se sont rencontrés à ce sujet vendredi à la Maison-Blanche.

À peine quelques jours après l'assassinat de l'ancienne première ministre Benazir Bhutto, plusieurs intervenants ont expliqué que la menace pesant sur le président pakistanais, Pervez Moucharraf, était désormais si élevée que le feu vert d'Islamabad à une intervention accrue des forces spéciales américaines était pratiquement acquis.

«Après des années de priorité accordée à l'Afghanistan, nous pensons que les extrémistes entrevoient désormais la chance de décrocher le gros lot: créer le chaos au Pakistan», a d'ailleurs confié un haut responsable américain au Times. D'après une source citée par le quotidien new-yorkais, les débats ont donc reflété les inquiétudes relatives à la transformation de régions entières du Pakistan en nouveau havre pour al-Qaïda et la nécessité de s'y opposer.

Et parmi les options débattues à Washington, l'accroissement des capacités d'action de la CIA figurerait en tête de liste. En clair, on souhaiterait donner la possibilité à l'agence centrale du renseignement de procéder à des opérations ciblées au Pakistan. Si cette option devait être retenue, toujours selon le New York Times, la CIA pourrait requérir l'assistance militaire du commandement des Opérations spéciales, voire lui déléguer entièrement certaines missions.

Les États-Unis disposent actuellement d'une cinquantaine de soldats au Pakistan. Toute opération nouvelle impliquant des agents de la CIA ou des commandos des Opérations spéciales, comme les Navy Seals, se ferait dans un cadre réduit et «sur mesure», ont indiqué des sources militaires. Pour l'instant, précise le journal, aucune décision n'a encore été prise. Aucun commentaire n'a également pu être obtenu, que ce soit à la Maison-Blanche, au siège de la CIA ou au Pentagone. La nouvelle n'a toutefois pas été démentie.

Réaction pakistanaise

Les autorités pakistanaises ont toutefois vivement réagi à la nouvelle. «Cela ne dépend pas du gouvernement américain, c'est le gouvernement du Pakistan qui est responsable de ce pays», a soutenu hier le général Waheed Arshad, porte-parole de l'armée. «Il n'y a pas d'opérations américaines, ni au grand jour ni clandestines, à l'intérieur du Pakistan. De telles informations sont sans fondement et nous les rejetons», a-t-il ajouté. Pour sa part, le porte-parole du ministère pakistanais des Affaires étrangères, Mohammad Sadiq, a qualifié l'article du Times de «spéculatif». Tout ce qui laisse penser que des forces américaines seraient sur le sol pakistanais est «inacceptable», a-t-il ajouté.

Des diplomates et des officiers américains travailleraient cependant déjà étroitement avec les autorités pakistanaises pour y renforcer les capacités de lutte contre le terrorisme, notamment la traque du chef d'al-Qaïda, Oussama ben Laden. Fait à noter, le président pakistanais, Pervez Moucharraf, a expliqué hier soir, sur les ondes de CBS, qu'il n'y avait «aucune preuve» que le célèbre saoudien se terrait au Pakistan. «Nous ne sommes pas particulièrement à sa recherche, a-t-il ajouté, mais nous opérons contre lui, al-Qaïda et les talibans et dans le processus naturellement combiné, nous le cherchons peut être aussi.»

Le numéro deux d'al-Qaïda, Aïmane al Zaouahri, se cacherait lui aussi dans les zones tribales montagneuses du Pakistan. Le Waziristan du Sud est en outre le fief d'un chef islamiste réputé proche d'al-Qaïda, Baïtullah Mehsud. Islamabad l'a accusé d'avoir orchestré l'assassinat de Benazir Bhutto, ce qu'il a démenti. Dans les districts du Waziristan du Nord et du Sud, 90 000 militaires pakistanais font face à des combattants islamistes proches des talibans et d'al-Qaïda.

Depuis fin 2001, les États-Unis se sont quant à eux, pour l'essentiel, gardés d'intervenir dans les zones tribales qui jouxtent l'Afghanistan par crainte précisément de nuire à Moucharraf. À plusieurs reprises, la CIA a néanmoins procédé à des tirs de missiles avec un succès mitigé. En janvier 2006, le numéro deux d'al-Qaïda, Aïmane al Zaouahri, aurait échappé de peu à une frappe de ce type dans le village de Damadola. De sources proches du renseignement, on estime que le renseignement américain n'a jamais eu depuis lors d'informations fiables concernant les endroits où se cachaient Zaouahri et Oussama ben Laden.

De mal en pis

Des diplomates du département d'État redoutent cependant que des opérations militaires conduites par les États-Unis au Pakistan ne provoquent en retour une aggravation de la situation et ne déstabilisent davantage le pouvoir de Moucharraf. Analyste politique et militaire pakistanais, Hasan Askari Rizvi est du même avis. Selon lui, si les troupes américaines effectuaient des raids dans les zones tribales, cela provoquerait un important mouvement populaire de révolte contre Pervez Moucharraf, mais aussi contre les États-Unis.

Certains estiment que de telles opérations risqueraient de déplaire grandement à l'armée pakistanaise et d'augmenter le soutien aux islamistes. «Je ne dis pas qu'il faut laisser al-Qaïda et les talibans libres de leurs actions, mais je serais très, très prudent dans l'utilisation d'approches qui pourraient tourner en faveur de l'ennemi et être contre-productives», a expliqué au Times un expert en terrorisme de l'Université de Georgetown, Bruce Hoffman.

Déjà, le Pakistan, puissance nucléaire en première ligne de la «guerre contre le terrorisme» déclenchée par Bush après les attentats du 11-Septembre, est plongé dans une crise sans précédent dans son histoire. Benazir Bhutto, principale opposante au président Moucharraf, a été assassinée le 27 décembre à Rawalpindi, les élections législatives du 8 janvier ont été repoussées au 18 février et les territoires jouxtant la frontière afghane risquent plus que jamais de devenir des «zones grises» échappant à tout contrôle.

Par ailleurs, le gouverneur pakistanais qui a l'autorité sur ces zones tribales du nord-ouest du pays a annoncé samedi un responsable gouvernemental. Le général en retraite Ali Muhammad Jan Aurakzaï, un proche du président Pervez Moucharraf, «a invoqué des raisons personnelles pour expliquer cette décision, et le président Moucharraf a accepté sa démission», a indiqué cette source.

M. Aurakzaï avait été nommé gouverneur en 2005 avec pour mission de rétablir la sécurité dans les zones tribales frontalières avec l'Afghanistan. Le gouverneur Aurakzaï avait scellé un «accord de paix» en septembre 2006 avec les talibans pour qu'ils cessent d'attaquer l'Afghanistan depuis le Pakistan et expulsent les militants islamistes étrangers arabes réfugiés dans les zones tribales. Mais l'accord a volé en éclats en juillet après l'assaut sanglant à la Mosquée Rouge d'Islamabad, un repaire de fondamentalistes favorables aux talibans.

Avec l'Agence France-Presse, Associated Press et Reuters

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