Primaires américaines - Une campagne historique

Barack Obama a un handicap majeur: la couleur de sa peau.
Photo: Agence Reuters Barack Obama a un handicap majeur: la couleur de sa peau.

Washington — La campagne présidentielle américaine est entrée, jeudi en Iowa, dans la phase sérieuse des primaires, ces scrutins destinés à choisir les candidats des partis. Les victoires surprenantes du démocrate Barack Obama et du républicain Mike Huckabee en Iowa confirment que cette campagne est l'une des plus intéressantes de l'histoire des États-Unis.

Historique, la campagne présidentielle l'était bien avant l'Iowa, par quatre grands aspects. Sa durée, d'abord. Les candidats se sont rarement déclarés aussi tôt, puisqu'impatients de transformer l'essai après la victoire de leur parti aux législatives de novembre 2006, Barack Obama, Hillary Clinton et les autres prétendants démocrates à la Maison-Blanche ont de suite commencé à sillonner le pays.

Autre aspect historique: pour la première fois depuis 1928, le tandem exécutif sortant est hors course. La Constitution interdit à George Bush de briguer un troisième mandat et son vice-président, Dick Cheney, ne prend pas le relais.

La campagne présidentielle est également historique car, pour remplacer George Bush, les Américains ont l'occasion inédite de pouvoir voter notamment pour une femme, Hillary Clinton, pour un Noir, Barack Obama, ou pour un mormon, l'ancien gouverneur du Massachusetts Mitt Romney.

Enfin, la campagne présidentielle a déjà battu tous les records de financement. Les deux candidats aux coffres les mieux remplis, Hillary Clinton et Barack Obama, ont ainsi collecté plus de 100 millions de dollars américains chacun en 2007. Le financement est d'autant plus historique que, pour la première fois depuis longtemps, les démocrates ont plus d'argent que les républicains.

C'est que la dynamique gagnante se situe du côté démocrate. Depuis le début de 2007, Hillary Clinton est apparue comme la mieux placée pour l'emporter, tant au sein du parti que lors du scrutin national face à un adversaire républicain. L'ancienne première dame des États-Unis et les autres candidats démocrates bénéficient d'une incontestable vague d'intérêt, voire d'un élan de passion, de la part du public. Lors de leurs déplacements, ils rassemblent d'ailleurs de plus grandes foules que les républicains.

Participation élevée

La préférence du public envers les démocrates s'est vérifiée en Iowa, où les fameux «caucus» ont réuni deux fois plus de participants dans le camp démocrate que dans le camp républicain. Mardi, le New Hampshire tiendra sa primaire et les autorités électorales de cet État s'attendent, là encore, à une participation élevée. Par la suite, les primaires continueront jusqu'en juin dans les autres États, avant les congrès des partis qui, cet été, finaliseront le choix des candidats à la présidence.

L'état de l'opinion offre un terrain fertile aux ambitions des démocrates. Après huit années de George Bush, après six années de guerre en Afghanistan et près de cinq années de guerre en Irak, après le scandale de la prison d'Abou Ghraïb et la polémique autour de celle de Guantánamo, après l'incompétence indifférente de leur gouvernement devant le cyclone Katrina, l'écrasante majorité des Américains aspire désespérément au changement.

Plus de 60 % des Américains désapprouvent George Bush. Autant souhaitent que les troupes américaines aient quitté l'Irak à la fin de l'année. Autant estiment que la guerre en Irak «ne valait pas le coup d'être menée». Ces chiffres en disent long sur le ras-le-bol des Américains. Plus profondément, les Américains, même ceux affiliés au Parti démocrate, ont véritablement mal à l'Amérique, mal à ses valeurs les plus hautes qui ne leur paraissent plus représentées par leur gouvernement.

S'ils ne veulent pas de nouveau rater le coche de la Maison-Blanche, comme ils l'avaient fait en 2004 sur un terrain politique pourtant déjà propice, les démocrates doivent sincèrement se brancher sur la charge émotive de ce mécontentement et sur la qualité quasi spirituelle du changement désiré.

Les principaux candidats démocrates s'engagent tous à «rétablir l'autorité morale de l'Amérique dans le monde» et, chacun à sa manière, essaient de répondre aux attentes. Hillary Clinton se veut la candidate la plus qualifiée pour «oeuvrer en faveur de l'Amérique dès le premier jour» de sa présidence. John Edwards, ancien colistier de John Kerry en 2004, se présente comme un homme issu du peuple et est le seul candidat viable à prôner un retrait immédiat d'Irak et à faire de la lutte contre la pauvreté aux États-Unis sa priorité.

À 45 ans dont trois seulement passés au Sénat, Barack Obama, le plus jeune et le plus inexpérimenté des candidats tant démocrates que républicains, revendique «une vision d'espoir» et promet «un nouveau genre de politique». Sa victoire en Iowa, comme celle du pasteur baptiste Mike Huckabee, prouve que les électeurs ont plus soif de changement que d'expérience et qu'ils veulent voter pour les candidats qui leur semblent incarner le renouveau, tant de leur parti que de leur pays.

Mais s'ils veulent reconquérir la Maison-Blanche, les démocrates doivent aussi choisir le candidat qui pourra rassembler. Or, des doutes planent sur «l'éligibilité» des candidats lors du scrutin national, même les mieux placés après l'Iowa.

Barack Obama a un handicap majeur: sa couleur de peau. L'inexpérience de la chose nationale et internationale n'a jamais empêché un prétendant à la Maison-Blanche d'y entrer, comme l'ont montré Bill Clinton ou George Bush. Par contre, dans un pays où le racisme perdure et demeure tabou, la candidature de Barack Obama est entourée de l'incertitude que génère la marge souvent grande existant entre ce que les électeurs disent et ce qu'ils font. Ainsi, tandis que la plupart des Américains assurent qu'ils sont prêts à voter pour un Noir lors du scrutin national, le sénateur né d'une mère blanche du Midwest et d'un père kenyan a la base de soutien la plus molle des principaux candidats démocrates. Seuls 56 % de ses partisans indiquent que leur soutien à Barack Obama est «très solide», contre 65 % pour John Edwards et 76 % pour Hillary Clinton.

Mme Clinton, elle, est une figure controversée aux États-Unis, où elle est souvent jugée arrogante, vague et manipulatrice. Dans une société encore machiste, elle est rejetée par les électeurs mâles, y compris plus de 80 % de ceux qui appuient son propre parti! Quant à John Edwards, son fort accent sudiste et son message populiste sont de nature à limiter son attrait sur le plan géographique et social.

Le chemin qui, logiquement, devrait pouvoir mener facilement un démocrate à la Maison-Blanche cette année est donc plus tortueux qu'il n'y paraît. Ce chemin pourrait néanmoins s'avérer plus court que d'habitude puisque, en raison d'un calendrier des primaires modifié cette année et qui verra les poids lourds que sont la Floride, la Californie et l'État de New York voter d'ici le 5 février, les nominations pour l'investiture des partis sont susceptibles d'être bouclées dans un mois.

Collaboratrice du Devoir

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