L'embrouillamini irakien hante la vie politique américaine

George W. Bush
Photo: Agence Reuters George W. Bush

Ragaillardis par la majorité qu'ils viennent de décrocher au Congrès, plusieurs démocrates martèlent maintenant qu'une sortie de crise irakienne passe par un retrait militaire progressif et que celui-ci devrait commencer dans quatre à six mois. En parallèle, l'idée d'une collaboration de l'Iran et de la Syrie avec les États-Unis afin de stabiliser l'Irak est tirée à hue et à dia. Dans un cas comme dans l'autre, les propositions de sauvetage sont accueillies avec scepticisme.

Après le 11-Septembre, l'Iran a apporté aux États-Unis un soutien actif pour renverser les talibans en Afghanistan et établir un nouveau gouvernement à Kaboul, calculant que sa bonne volonté contribuerait à un dégel des relations de Washington avec Téhéran. En lieu et place, George W. Bush a décrété quelques semaines plus tard dans son discours sur l'état de l'Union que l'Iran faisait partie de l'«axe du mal».

Les mollahs en ont conclu que Washington n'allait pas se laisser attendrir par leur effort de collaboration et que la Maison-Blanche ne renonçait pas à vouloir renverser leur régime. Avec le résultat que l'affrontement géopolitique Téhéran-Washington demeure un des plus incendiaires sur la planète.

C'est dans ces conditions que circule l'hypothèse voulant que l'Iran et la Syrie — ce dernier pays étant officiellement traité en paria par les États-Unis pour son soutien au «terrorisme» anti-israélien — soient appelés à la rescousse pour aider les Américains à s'extirper du bourbier irakien.

L'Iran a, sur l'Irak et sa majorité chiite, une influence à tous les niveaux. Il y a développé une importante infrastructure militaire et sécuritaire. Il finance le trafic d'armes et des partis politiques. Et il aurait sans doute assez d'influence politique et culturelle, analysent les spécialistes, pour convaincre les chiites irakiens de faire un compromis avec la minorité sunnite, qui a perdu le pouvoir en même temps que Saddam Hussein.

Sauf que le cas de l'Afghanistan a rendu les Iraniens «beaucoup plus prudents au sujet de ce qu'ils sont prêts à céder», dit Nasser Hadian-Jazy, politologue à l'université de Téhéran, cité par The Christian Science Monitor. Et beaucoup plus sûrs d'eux et belliqueux, depuis l'arrivée au pouvoir du président Mahmoud Ahmadinejad, envers une Amérique trébuchante.

Soufflant le chaud et le froid, la Maison-Blanche s'est déclarée d'accord mercredi «sur le principe» de pourparlers directs avec Téhéran tout en continuant d'exiger de l'Iran qu'il renonce à son programme nucléaire avant que les discussions ne s'amorcent. Le même jour, la secrétaire d'État, Condoleezza Rice, affirmait «ne rien voir» dans le comportement des Iraniens «suggérant qu'ils sont prêts à contribuer à la stabilité de l'Irak».

Commentaire à la BBC de Rosemary Hollis, de Chatham House, à Londres: «Ce sont eux [les États-Unis et la Grande-Bretagne] qui sont faibles. Mais ils continuent d'exiger de l'Iran qu'il fasse toutes les concessions.» À dire vrai, elle doute que les discussions, si nécessaires soient-elles à des fins d'apaisement régional, déboucheraient sur des résultats concrets.

Sous le bruit qui accompagne l'éventualité d'un dialogue, encouragé par l'Iraq Study Group de l'ancien secrétaire d'État James Baker, l'administration Bush doute profondément, non sans raison, des efforts que l'Iran et la Syrie seraient disposés à faire pour alléger les misères des troupes américaines et britanniques en Irak. À quel prix, du reste, serait-elle prête à sceller cette collaboration compte tenu du fait que la facture pourrait impliquer des pressions sur son allié israélien en faveur de la création d'un État palestinien viable et des concessions à la Syrie au sujet du Liban et des hauteurs du Golan? En visite lundi à la Maison-Blanche, le premier ministre israélien Éhoud Olmert a clairement fait connaître son opposition à un tel rapprochement.

Pour Jihad el-Khazen, ancien rédacteur en chef du journal al-Hayat, considéré comme le quotidien de référence, basé à Londres, de la diaspora arabe, la cause est entendue: «La stratégie va échouer», dit ce pourfendeur d'Israël et des États-Unis. Pure réaction aux législatives du 7 novembre, «elle est fondée, affirme-t-il dans al-Hayat, sur des considérations de politique intérieure américaine plutôt que sur le désir de soulager les souffrances du peuple irakien. Elle est preuve de désespoir plutôt que de conviction».

Approche contestée

Le désarroi aux États-Unis sur la question irakienne n'aura, en effet, jamais paru plus manifeste. Un bluff n'en excluant pas un autre, le président Bush, selon le quotidien britannique The Guardian, envisagerait un «dernier gros effort», sous la forme du déploiement de 20 000 soldats additionnels, pour gagner la guerre en Irak. Ce qui l'exposerait à une collision frontale avec le nouveau Congrès, où la thèse à la mode dans les cercles démocrates veut qu'en commençant dans quatre à six mois à retirer les troupes coalisées, le gouvernement irakien du premier ministre Nouri al-Maliki serait forcé de prendre ses responsabilités dans la reconstruction et le rétablissement de la sécurité au pays.

«Les leaders politiques irakiens ne comprennent pas qu'il y a une limite au sang et à l'argent que les Américains sont prêts à verser», affirme l'influent sénateur démocrate Carl Levin.

Cette approche a été taillée en pièces ces derniers jours par plusieurs généraux américains, y compris parmi ceux qui ont critiqué la stratégie irakienne du président Bush.

Le général John Abizaid, commandant des forces américaines au Proche-Orient, a catégoriquement rejeté la proposition démocrate de désengagement, estimant qu'elle ne ferait qu'ouvrir la porte à plus de violence sectaire. À brève échéance, croit-il, l'espoir d'une solution passe au contraire par une augmentation substantielle des troupes.

Le général à la retraite Anthony Zinni, un de ceux qui avaient réclamé la tête du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld avant que celui-ci ne démissionne il y a une semaine et demie, opine en entrevue au New York Times: «On ne peut pas mettre de la pression sur un homme blessé [le premier ministre Maliki]. On part de la prémisse que les Irakiens n'en font pas assez pour se prendre en main, mais je ne suis pas sûr qu'ils soient en mesure de freiner la violence.»

La thèse démocrate est «terriblement naïve», juge de son côté un autre général à la retraite, John Batiste. Avant d'envisager un retrait, dit-il, les États-Unis doivent faire des efforts notables pour remédier au chômage dans le pays, contrôler les frontières, accélérer la formation des forces de sécurité irakiennes, s'attaquer aux milices et améliorer la coopération avec les chefs tribaux.

Tâche dantesque alors que des reportages croisés étalent les ratés de la reconstruction, dans laquelle le gouvernement et les contractants américains ont englouti 38 milliards $US. Ce que M. Bush qualifiait à l'automne 2003 de «plan Marshall» pour l'Irak souffre de gaspillage, de détournements de fonds et de mauvaise planification, le tout dans un contexte d'insécurité où la violence a fait plus de 500 morts parmi les travailleurs sur le terrain.

Dans tout l'Irak, on a estimé à 180 par jour le nombre d'attaques contre les troupes alliées en octobre. Pendant le même mois, les civils irakiens ont, en moyenne, été victimes de 40 attaques quotidiennes. Selon le bureau de la CIA à Bagdad, on assiste à une désintégration de l'État irakien et à une atomisation croissante du champ de bataille, au point qu'au sud, factions chiites se battent contre factions chiites, pendant qu'au nord, sunnites se battent contre sunnites. Depuis le milieu de l'été, note-t-on, les milices chiites et les groupes d'insurgés sunnites multiplient chacun de leur côté les opérations de nettoyage sectaire et ethnique, forçant des dizaines de milliers de personnes à Bagdad à quitter leur maison.

Avec The Christian Science Monitor et The New York Times