Bush devant la mosaïque démocrate

Les démocrates ont pris le contrôle du Congrès américain cette semaine.
Photo: Agence Reuters Les démocrates ont pris le contrôle du Congrès américain cette semaine.

Le message lancé mardi par l'électorat américain aux législatives est double: coup de semonce à George W. Bush pour le fiasco irakien, auquel il a réagi dès le lendemain en démissionnant le boulet que lui était devenu son secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld. Et levée de boucliers contre l'engluement à droite du Parti républicain.

Et maintenant, quoi? La catastrophe en Irak est trop inextricable pour que se puisse imaginer la sortie de crise rapide qu'espère obscurément le citoyen américain. Jeudi encore, une trentaine de personnes ont été tuées à Bagdad dans des attaques à la bombe et des attentats suicides. Le ministère irakien de la Santé évaluait hier que «de 75 à 80 personnes sont tuées en moyenne par jour» dans le pays alors que l'armée américaine annonçait le décès de quatre autres soldats, portant à 2840 le nombre de militaires morts en Irak. Les États-Unis, qui ont brièvement cru l'être, ne sont pas entièrement maîtres du jeu. «C'est la quadrature du cercle», dit Julien Tourreille, chercheur à la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM. «Un retrait brutal créerait un chaos épouvantable, on voit déjà des signes de nettoyage ethnique, alors qu'en même temps, le fait d'y rester ne règle absolument rien.»

Il reste que se sont déroulées cette semaine aux États-Unis des législatives lourdes d'implications, qui ont vu les démocrates reprendre, faiblement, la majorité au Congrès après 12 ans d'errance dans l'opposition. Ces élections, croit le politologue Louis Balthazar, annoncent «certainement» un virage sur la question irakienne. Mais lequel?

Plus de trois ans et demi après l'invasion de l'Irak, la question du quand et du comment du désengagement militaire américain semble vouloir se préciser. En témoigne le remplacement de Donald Rumsfeld, architecte déchu de la guerre d'Irak, par un ancien directeur de la CIA, Robert Gates, un homme jugé de tous bords plus «pragmatique» mais non moins un pur produit de la guerre froide. Ensuite, un comité de «sages», l'Iraq Study Group, discrètement formé le printemps dernier par la Maison-Blanche, doit accoucher sous peu d'un rapport dont on s'attend qu'il prendra catégoriquement ses distances de l'approche néoconservatrice des relations internationales qui a orienté — par le bout du nez, diront plusieurs — les décisions du président. «L'aveu de son échec de la part de M. Bush est limpide», estime M. Balthazar.

Tout cela induit le retour de l'influence dans l'entourage de M. Bush fils de républicains modérés, plus réalistes qu'idéologues, emmenés du reste par Bush père. Fascinant revers de fortune pour un fils dont on psychanalysait, il y a quelques années, la volonté va-t-en-guerre d'aller faire rouler la tête de Saddam Hussein à Bagdad comme le besoin de prouver quelque chose à papa. La chroniqueuse Maureen Dowd, du New York Times, tournait le fer dans la plaie jeudi: «W. n'avait plus d'autre choix que de faire un virage oedipien en U.»

Pour l'instant, un des scénarios plausibles de désengagement américain annonce un bouleversement de la stratégie américaine au Proche-Orient, difficile à imaginer il y a à peine un an, et procède de l'application d'un «grand jeu» sur l'échiquier régional.

«Une des clés, dit M. Tourreille, consisterait à tendre la main aux voisins de l'Irak, et plus particulièrement aux Iraniens et aux Syriens, pour les inclure dans une stratégie d'apaisement. Cela implique que les États-Unis, ce qui n'est pas rien, acceptent d'ouvrir des discussions avec ces deux acteurs régionaux.»

Tous les canaux ne sont pas bloqués entre Washington et Damas. Plus délicate encore est la question de l'Iran, membre désigné de l'«axe du mal», et de ses ambitions nucléaires. L'apaisement, explique M. Tourreille, commande que les États-Unis fassent un pas pour sortir Téhéran de l'isolement et acceptent d'envisager un horizon où l'Iran aurait le statut de puissance régionale. «À quoi sert son chantage nucléaire, sinon à obtenir une forme de reconnaissance internationale?»

L'Arabie saoudite le vivrait fort mal. «Encore que M. Bush n'oublie pas que 15 des 19 pirates de l'air du 11-Septembre étaient saoudiens. Accepter que l'Iran joue un rôle, mettre fin à son endiguement, serait une façon de le faire payer à Riyad et de rééquilibrer les rapports de force dans la région.»

Du plomb dans l'aile et les yeux tournés vers la présidentielle de 2008, M. Bush a tendu la main à la majorité démocrate au Congrès en rencontrant son antithèse idéologique en la personne de la nouvelle présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi. «Il voit bien que l'électorat a fait un appel à plus de centrisme, qu'il a fait un certain ménage de la droite dure républicaine», note M. Balthazar.

Pour autant, la victoire démocrate ne retranche rien aux prérogatives du président, qui conserve l'initiative à titre de chef de l'exécutif et de commandant en chef. La nouvelle majorité démocrate aura beau vouloir faire jouer ses pouvoirs d'enquête et mettre des bâtons dans les roues du président, le Congrès, par définition, demeure réactif.

Si savoureuse soit leur percée, les démocrates sont dans une position difficile à plus d'un titre. Eux aussi sont interpellés par l'appel des électeurs, exaspérés par l'incessante paralysie partisane du Congrès, à moins d'antagonisme de la part de leur classe politique.

Ensuite, leur victoire est en bémol. «Ils ont remporté une victoire négative, surfant sur une vague de colère contre les républicains», écrivait le NYT en éditorial. Parti minoritaire depuis longtemps, oui, «et, qui plus est, minorité particulièrement impuissante».

Jamais, enfin, les élus démocrates n'auront formé une assemblée aussi éclectique. Tous les clans et toutes les tendances au sein du Parti démocrate l'ont emporté mardi soir. Entre pro et antiguerre, entre libéraux et conservateurs fiscaux, entre pro et anti-avortement, dit M. Balthazar, «ils auront du mal à parler d'une même voix». La Maison-Blanche ne le sait que trop bien. En se déclarant humblement «ouvert à toutes les idées et à toutes les propositions» au sujet de l'Irak, à l'occasion cette semaine de son photo-op avec Mme Pelosi, M. Bush montrait du doigt la cacophonie démocrate en la matière.

Les démocrates forment-ils un parti?, se demandait au lendemain des législatives le magazine The Nation, un des principaux porte-voix de la gauche américaine. «Contrairement aux républicains, les démocrates n'ont pas formé, au cours des dernières années, un parti au sens normalement entendu du terme.» C'est encore plus vrai maintenant: «Avec le recrutement de tant de conservateurs et d'ex-républicains dans leurs rangs au Sénat et à la Chambre des représentants, ils sont devenus une espèce de coalition de six ou sept partis.»

Quelle sera leur influence et comment, dans ces conditions, articuleront-ils leur action? Ce n'est pas qu'ils manquent de munitions. Des démocrates influents, comme John Dingell, du Michigan, et Henry Waxman, de la Californie, ont promis enquêtes et audiences au sujet de la gestion de la guerre et des allégations de gaspillage, des questions sur lesquelles la majorité républicaine sortante a fait l'impasse pour s'épargner des débats gênants.

Les démocrates voudront en parallèle enfoncer des clous en politique intérieure. Mme Pelosi s'est engagée à faire progresser la plateforme démocrate dès la reprise des travaux du Congrès, en janvier: hausse du salaire minimum, réduction des subventions aux pétrolières, baisse des taux d'intérêt sur les prêts étudiants, amélioration de l'accès des plus pauvres aux médicaments d'ordonnance, promotion de la recherche sur les cellules souches embryonnaires... Dans plusieurs cas, la cohabitation avec la présidence risque d'être ardue au cours des deux prochaines années.

L'immense dossier de l'immigration illégale pourrait constituer un cas d'exception. Le renversement des républicains à la Chambre des représentants entrouvre la porte à une forme de régularisation du statut des millions de Latinos illégaux qui vivent aux États-Unis. M. Bush et les démocrates sont en bonne partie sur la même longueur d'onde à ce sujet. Reste à voir s'ils voudront, d'un point de vue électoral, en partager les dividendes.