Les néoconservateurs américains sont mécontents de Bush

Donald Rumsfeld (à gauche) en compagnie du président américain George W. Bush (au centre) et du nouveau venu Robert Gates.
Photo: Agence Reuters Donald Rumsfeld (à gauche) en compagnie du président américain George W. Bush (au centre) et du nouveau venu Robert Gates.

Washington — Le mouvement néoconservateur, profondément divisé à la suite des échecs de la guerre en Irak qu'il avait inspirée, a achevé de se déliter avec la victoire démocrate aux élections américaines et la chute de Donald Rumsfeld.

La démission du patron du Pentagone, au lendemain de la conquête du Congrès par l'opposition démocrate, n'a guère suscité d'émotion dans les rangs conservateurs. «Il fallait un geste spectaculaire, et le départ de Rumsfeld correspond à cela», a sobrement commenté le New York Post, qui accueille dans ses colonnes plusieurs commentateurs se réclamant de la mouvance néoconservatrice.

M. Rumsfeld avait fini par incarner la guerre en Irak, théorisée par cette mouvance qui défend une politique étrangère offensive ambitionnant de répandre la démocratie à l'américaine dans le monde entier. Mais sa proximité avec les théoriciens de la guerre est désormais reniée par certains néoconservateurs eux-mêmes, qui étalent publiquement déchirements et désaccords avec l'administration Bush.

«D'énormes erreurs ont été commises» en Irak, a déclaré un de ces théoriciens, Richard Perle, dans un récent entretien à Vanity Fair. «Je suis vraiment plus que fatigué d'être décrit comme un architecte de la guerre: j'étais d'accord avec l'idée de faire tomber Saddam, [mais] personne ne m'a dit de bâtir la campagne pour le faire: ce n'était pas ma responsabilité», a ajouté M. Perle, écarté de tout rôle officiel au Pentagone dès 2004.

Ken Adelman, un autre intellectuel qui avait promis en février 2002 que la «libération» de l'Irak serait «du gâteau», a également renié toute responsabilité du mouvement néoconservateur dans les difficultés de la guerre en Irak: «Je m'attendais à ce que l'équipe de sécurité nationale censée être la plus compétente depuis [Harry] Truman soit effectivement compétente. Elle s'est révélée l'une des plus incompétentes de l'après-guerre», s'est-il lamenté dans le même Vanity Fair.

L'ancienne plume présidentielle David Frum, qui revendique l'invention de l'expression «axe du mal» pour désigner l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord en 2002, a même contesté le label néoconservateur de l'administration Bush.

«En fait, les gens avec des CV néoconservateurs étaient nombreux dans des fonctions de second plan et de troisième plan, au Pentagone ou au département d'État, mais les postes les plus élevés étaient réservés à des personnalités ayant une relation plus personnelle avec le président Bush», a souligné M. Frum hier dans une contribution au Daily Telegraph de Londres.

«Nous n'avons pas du tout le pouvoir que la légende contemporaine nous accorde», convient aussi Joshua Muravchik, une des principales figures du mouvement néoconservateur, appartenant à l'institut de recherche American Enterprise Institute. «Mais il est vrai que nos idées ont influencé la politique du président George W. Bush, comme celle du président Ronald Reagan», reconnaît-il toutefois dans un article du magazine Foreign Policy publié hier, dans lequel il revendique la justesse des analyses néoconservatrices.

«Nos contributions intellectuelles ont aidé à vaincre le communisme au siècle dernier et, si Dieu le veut, elles nous aideront à vaincre le djihadisme», assure M. Muravchik, lançant un appel à «la joie de combat» (en français) pour «poursuivre le combat» néoconservateur.

Mais le label a déjà été renié par une partie de la droite intellectuelle. «J'ai conclu que le néoconservatisme, comme symbole politique et corps de pensée, a évolué pour devenir quelque chose que je ne peux plus soutenir», avait ainsi écrit en début d'année l'universitaire Francis Fukuyama. «Le néoconservatisme est désormais irrémédiablement assimilé à la politique de l'administration de George W. Bush durant son premier mandat, et toute tentative pour corriger cela est probablement vaine», regrettait-il alors.