Rumsfeld victime de la guerre en Irak

Le président américain George W. Bush a rencontré la presse hier en compagnie de Donald Rumsfeld qui venait de démissionner de la Défense.
Photo: Agence Reuters Le président américain George W. Bush a rencontré la presse hier en compagnie de Donald Rumsfeld qui venait de démissionner de la Défense.

Bombe à Washington alors que, moins de 24 heures après le désaveu essuyé par les républicains aux législatives, le président George W. Bush, assommé par la victoire démocrate, a montré la sortie à son controversé secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, considéré de tous bords comme l'un des principaux responsables du bourbier dans lequel se trouvent les États-Unis en Irak.

En conférence de presse à la Maison-Blanche, M. Bush, prenant une «large part de responsabilité» pour la déconfiture républicaine au Congrès, n'aurait pu être tellement plus clair: «Donald Rumsfeld et moi sommes convenus que le temps était venu de prendre une nouvelle direction au Pentagone. [...] Je reconnais que beaucoup d'Américains ont voté hier soir pour manifester leur mécontentement concernant l'absence de progrès en Irak.»

Celui qui succédera à «l'arrogant» Rumsfeld, architecte impénitent de la guerre en Irak, est Robert Gates, considéré comme un pragmatique. Ce qui annonce une révision de la politique irakienne de la Maison-Blanche. Né en 1943, M. Gates a travaillé dans le renseignement pendant plus de 25 ans, sous six présidences. Il fut directeur de la CIA de 1991 à 1993, sous George Bush père. Ami proche de la famille et historien de formation, il est actuellement président de l'université A&M du Texas.

Mais il a surtout la particularité, dans le climat actuel d'indigestion généralisée à l'égard de la guerre, de faire partie de l'Iraq Study Group, un comité bipartisan de «sages» discrètement mis sur pied le printemps dernier par la Maison-Blanche pour dessiner une issue américaine au conflit. Dans une sortie très remarquée, l'un des coprésidents du groupe, l'ex-secrétaire d'État, James Baker, un républicain modéré, a critiqué il y a quelques semaines la stratégie de la Maison-Blanche et insisté sur la nécessité d'adopter une nouvelle stratégie au Proche-Orient. Dans ce contexte, M. Gates est «un leader équilibré et solide qui peut aider à faire les ajustements nécessaires dans notre approche pour faire face à nos défis actuels», a déclaré diplomatiquement M. Bush en conférence de presse.

Pour Julien Tourreille, de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM, M. Bush vient de faire un geste qui pourrait s'avérer politiquement habile. «En faisant ce changement quelques heures à peine après les élections, il donne l'impression de conserver l'initiative.» Avec dans sa mire, sa succession à la présidentielle de 2008.

La semaine dernière encore, M. Bush assurait que M. Rumsfeld, secrétaire à la Défense depuis six ans, demeurerait à son poste jusqu'à la fin de son second mandat présidentiel. Il n'empêche que sa démission «était dans l'air depuis quelques mois», note le politologue de l'Université de Montréal, Michel Fortmann. «L'élection permet aujourd'hui au président d'arguer qu'il y une nouvelle donne, de se débarrasser d'un handicap et de confier à quelqu'un d'autre le soin de préparer un adoucissement, une déradicalisation de la politique irakienne de la Maison-Blanche.»

Handicap, en effet. Le «faucon» Rumsfeld se sera mis à dos une bonne partie de l'establishment militaire et aura souvent été à couteaux tirés avec le département d'État sous l'ancien secrétaire Colin Powell. Le printemps dernier, six généraux à la retraite réclamaient sa démission immédiate, en déclarant que c'était un incompétent qui se mêlait constamment de stratégie militaire. Cette semaine encore, le Army Times, une importante revue militaire américaine, appelait à son congédiement, considérant qu'il avait «perdu le soutien et le respect du leadership militaire».

Avec ce résultat que plusieurs élus au Congrès, y compris parmi les républicains, applaudissaient tout à la fois, hier, le départ de M. Rumsfeld et l'arrivée de M. Gates. «Les élections d'hier étaient un cri pour le changement, et pour la première fois il semble que le président écoute», s'est félicité le sénateur démocrate Charles Schumer. Le chef de la majorité sortante du Sénat, le républicain Bill Frist, a espéré pour sa part que «ce changement [apporterait] un point de vue frais sur notre lutte dans la guerre mondiale contre le terrorisme, et qu'il [aiderait] à construire une politique de défense associant républicains et démocrates». M. Gates a une vision «beaucoup plus pragmatique et réaliste de la situation» en Irak, de commenter Joseph Biden, membre démocrate de la commission des Affaires étrangères du Sénat.

De Gerald Ford à Bush fils

Âgé de 74 ans, né à Chicago, M. Rumsfeld est un ami de longue date du vice-président Dick Cheney, autre faucon de l'administration Bush. En 1975, il devient secrétaire à la Défense sous Gerald Ford, alors que George Bush père, son rival, devient directeur de la CIA. Cette inimitié ne se démentira pas. En 1981, en dépit du retour des républicains au pouvoir, l'hostilité du vice-président Bush lui barre la route de l'exécutif.

En 1983, il est envoyé spécial du président Ronald Reagan au Moyen-Orient. C'est à ce titre, ironie du sort, qu'il se rend à Bagdad et rencontre Saddam Hussein, ce qui débouchera l'année suivante sur le rétablissement des relations diplomatiques avec l'Irak, qui avaient été rompues lors de la guerre israélo-arabe de 1967.

Après une traversée du désert qui dure une quinzaine d'année, il revient sur la scène politique et devient secrétaire à la Défense sous Bush fils, à la suggestion de M. Cheney — à qui le président a d'ailleurs renouvelé sa confiance hier. Sa mission: transformer l'armée américaine et la rendre plus réduite, plus souple et mieux adaptée aux défis de l'après guerre froide.

Son mandat aura été marqué par deux guerres, en Afghanistan et en Irak, le scandale d'Abou Ghraïb et les polémiques sur la prison de Guantánamo.

Il était au Pentagone quand, le 11 septembre 2001, un des quatre avions s'est écrasé sur le bâtiment du ministère américain de la Défense, à Washington. En moins d'un mois, il a lancé les forces américaines dans une guerre en Afghanistan qui a renversé le régime des talibans et a mobilisé l'armée dans une «guerre contre le terrorisme».

Le rapide renversement du régime taliban lui donne de l'envergure au sein de l'administration Bush. Mais son étoile pâlit au fur et à mesure de l'enlisement en Irak et, depuis un an, avec le revirement radical de l'opinion américaine contre M. Bush. M. Rumsfeld aura été notamment très critiqué pour ne pas avoir planifié l'après-guerre et avoir mal évalué le nombre de troupes américaines nécessaires pour occuper l'Irak.

«Il a commis une erreur fondamentale, dit M. Fortmann, en s'imaginant qu'on pouvait abattre un État et le reconstruire avec des moyens limités. Il s'est rendu responsable d'une situation catastrophique.»

En avril 2004, les sévices infligés à des Irakiens par des militaires américains à la prison d'Abou Ghraïb, près de Bagdad, provoque un immense scandale international et le mettent en cause. Il a affirmé par la suite avoir proposé sa démission — refusée par le président — quand le scandale a éclaté.

Les polémiques sur le centre de détention de Guantánamo, ouvert en janvier 2002 sur l'île de Cuba et géré par l'armée américaine, ont également marqué son mandat. L'armée américaine a été accusée d'avoir infligé de mauvais traitements aux prisonniers. Des détenus ont entrepris des grèves de la faim pour protester contre leur détention sans inculpation, et trois d'entre eux se sont suicidés en juin dernier.

À peine annoncée, hier, la démission de M. Rumsfeld, une association d'avocats défendant des détenus de Guantánamo a d'ailleurs prévenu qu'il pourrait faire l'objet de poursuites judiciaires pour son rôle dans l'usage de la torture.

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Avec l'Agence France-Presse