Irak: un rapport secret écorche la logique Bush

Le président américain, George W. Bush, salue les journalistes à la sortie de l’église St. John, à Washington, où il a assisté à la célébration dominicale, hier. Un rapport des services secrets affirmant que l’invasion militaire de l’Irak
Photo: Agence Reuters Le président américain, George W. Bush, salue les journalistes à la sortie de l’église St. John, à Washington, où il a assisté à la célébration dominicale, hier. Un rapport des services secrets affirmant que l’invasion militaire de l’Irak

Non seulement le monde n'est pas plus sûr depuis l'invasion américaine en Irak, mais cette guerre a grandement aggravé le problème que représente le terrorisme en favorisant l'émergence d'une nouvelle génération de terroristes islamistes. Cette menace planétaire s'est ainsi accrue au cours des cinq dernières années, selon ce qu'indique la première analyse officielle faite par l'ensemble des 16 agences de renseignements du gouvernement américain.

Citant une douzaine de membres du gouvernement américain et des experts externes ayant pris part à la rédaction d'un rapport confidentiel intitulé Tendances du terrorisme mondial: implications pour les États-Unis, le New York Times révélait hier que l'idéologie du djihad armé s'est propagée à une vitesse accélérée dans le monde entier et que l'invasion militaire de l'Irak, en mars 2003, est une des explications à cela. En plus de cette campagne militaire, les effets néfastes de dossiers explosifs comme la prison de Guantanamo ou le scandale des sévices à la prison irakienne d'Abou Ghraïb auraient aussi fortement contribué à accroître la menace qui pèse sur le monde entier.

«Le rapport conclut que le mouvement islamiste radical s'est élargi du noyau d'al-Qaïda et des groupes qui lui sont affiliés vers une nouvelle sorte de cellules "auto-engendrées" qui s'inspirent de la direction d'al-Qaïda, mais n'ont aucun lien direct avec Oussama ben Laden ou ses principaux lieutenants», écrit le journal. Le Times souligne aussi que le rapport confidentiel explique «comment Internet a contribué à répandre l'idéologie djihadiste et comment le "cyber-espace" est devenu un havre pour des terroristes qui n'ont plus de refuges géographiques comme l'Afghanistan».

Un autre quotidien, le Washington Post, écrivait lui aussi hier que si les responsables des services de renseignements du pays sont d'accord sur le fait que les États-Unis ont causé des dommages importants à al-Qaïda et ont entravé sa capacité à planifier et à diriger des opérations majeures, les réseaux islamistes se sont décentralisés et étendus. Nombre des nouvelles cellules terroristes, selon le Post, ne sont pas connectées à une structure centrale et se développent indépendamment.

Elles trouvent leur inspiration, idéologie et tactiques sur les quelque 5000 sites Internet islamistes, ajoute le journal de la capitale américaine. Ces noyaux terroristes diffusent le message selon lequel la guerre en Irak est une tentative de l'Occident de conquérir l'islam en commençant par occuper l'Irak et en établissant une présence permanente au Moyen-Orient. Le Washington Post a également confirmé les informations de son concurrent, citant un responsable non identifié des services secrets selon lequel «il s'agit d'une analyse très franche» de la situation, qui «énonce des évidences».

Le document dont a fait état le New York Times avertit par ailleurs que les militants islamistes qui ont combattu en Irak pourraient, une fois de retour dans leurs pays respectifs, fomenter diverses actions radicales violentes, de la même façon que les djihadistes l'ont fait après la guerre menée en Afghanistan contre l'Union soviétique. Le rapport ne contient en revanche aucune indication quant à la probabilité d'éventuelles nouvelles actions terroristes sur le sol américain. Il se contente de souligner que la menace générale que fait courir le terrorisme s'est accrue depuis le 11 septembre 2001.

Le texte confirme ainsi certaines prédictions énoncées dans un rapport produit en janvier 2003, soit deux mois avant le début de la guerre, par le National Intelligence Council. Le texte concluait que ce conflit avait le potentiel d'accroître le support envers l'islam politique et le terrorisme. En janvier 2005, le National Intelligence Council soulignait même que l'Irak était devenu le terrain d'entraînement de prédilection de la prochaine génération de terroristes et que les vétérans de cette insurrection pourraient reprendre le leadership de la constellation de terroristes, actuellement tenu par al-Qaïda. Les services de renseignements britanniques ont eux aussi, dans leur enquête sur les attentats de Londres, en juillet 2005, conclu à un accroissement de la menace terroriste.

Si plusieurs experts ont déjà prévenu que la nébuleuse terroriste utiliserait le mécontentement engendré par la guerre en Irak, le rapport décrit dans le Times est le premier à inclure une analyse aussi exhaustive. Elle a été entamée dès 2004 et elle est formulée par l'ensemble des agences de renseignement.

Les conclusions viennent d'ailleurs contredire les thèses officielles du gouvernement du président George W. Bush. Ce dernier affirmait encore le 11 septembre dernier que «le monde est plus sûr parce que Saddam Hussein n'est plus au pouvoir». Il présentait alors la guerre en Irak comme «le front principal de la guerre comme le terrorisme», et ce, même si le 8 septembre, la Commission du renseignement du Sénat américain a publié un rapport, citant un document de la CIA datant d'octobre 2005, selon lequel le régime de Saddam Hussein n'avait pas de lien avec al-Qaïda.

Bref, il s'agit d'une bien mauvaise nouvelle à la veille des élections de mi-mandat, d'autant plus que, depuis deux ans, il existe une vive tension entre l'administration Bush et les agences secrètes américaines au sujet de la violence en Irak et de la possibilité d'établir une société démocratique stable dans le pays. Plusieurs agents ont dit que les républicains présentaient une vision souvent beaucoup trop optimiste de la situation.

Washington gardera le cap

La Maison-Blanche a néanmoins tenté de minimiser la portée des révélations de la presse, soulignant qu'elles «n'étaient pas représentatives de l'ensemble du document». «Nous ne faisons pas de commentaires sur les documents confidentiels», a déclaré Peter Watkins, un porte-parole de la Maison-Blanche, avant d'indiquer que l'administration Bush n'avait pas l'intention de modifier sa stratégie contre le terrorisme islamiste. «Nous avons toujours dit que les terroristes étaient déterminés. Maintenir la pression et rester dans l'offensive est le meilleur moyen de gagner la guerre contre le terrorisme», a-t-il ajouté.

L'opposition démocrate a pour sa part sauté sur l'occasion pour attaquer la stratégie de l'administration Bush. «Il nous faut une nouvelle direction en Irak» pour «remporter la vraie guerre contre le terrorisme et rendre notre pays plus sûr. Les Américains le savent, et nos chefs militaires aussi. Il n'y a que les dirigeants républicains pour garder la tête dans le sable, en refusant obstinément de changer de politique, ce qui rend la guerre contre le terrorisme plus difficile à gagner», a notamment expliqué le sénateur démocrate du Massachusetts Ted Kennedy. «Combien faudra-t-il de rapports indépendants, combien de morts, jusqu'où l'Irak doit-il plonger dans la guerre civile pour que la Maison-Blanche se réveille et change de stratégie en Irak», a ajouté M. Kennedy dans un communiqué.

«Ce rapport est malheureusement la confirmation précise que la politique de l'administration Bush» n'a pas «seulement rendu la guerre plus difficile et plus meurtrière pour nos troupes, mais a également rendu la guerre contre le terrorisme plus dangereuse pour chaque Américain», a commenté le député démocrate Rahm Emanuel. «Il est temps d'une nouvelle direction pour ce pays», a-t-il lancé.

Avec l'Agence France-Presse, Associated Press, la BBC et Reuters