Kim Jong-il rapproche davantage Washington de Tokyo

Tokyo — Kim Jong-il le sait-il? Plusieurs des tirs de missiles auxquels ont procédé ses militaires ont été suivis en direct par le Pentagone. Mi-juin, à la suite d'une accumulation de «soupçons», notamment de photos du satellite DigitalGlobe, les Américains ont déplacé plusieurs de leurs satellites militaires pour mieux scruter la Corée du Nord. Ces 15 derniers jours, ils avaient aussi déployé au moins cinq avions de reconnaissance aérienne. C'est avec cet arsenal espion qu'ils ont pu observer hier en temps réel ce que faisaient les Nord-Coréens. Et constaté que la technologie que Pyongyang se vante de maîtriser est encore loin d'être au point.

Ce que Kim Jong-il n'ignore pas, en revanche, c'est que ses provocations et mensonges répétés depuis au moins 12 ans, ses promesses non tenues et son chantage nucléaire ont eu pour effet de renforcer considérablement la coopération nippo-américaine. Celle-ci se résume en quelques mots inscrits dans le Traité de sécurité conclu il y a plus de 50 ans entre les deux pays: «Tout pays qui attaque le Japon attaque de facto les États-Unis.»

Litiges insulaires

La coopération entre les deux pays, renforcée après le 11 septembre 2001 au nom de la lutte antiterroriste, s'est accélérée avec l'émergence de «menaces nouvelles» décrites dans le livre blanc 2005 de la défense nippone: prolifération et missiles balistiques nord-coréens, litiges insulaires avec les Sud-Coréens, question de Taïwan, explosion du budget militaire chinois. Source d'inquiétude, la dégradation sans précédent depuis 30 ans des relations entre le Japon et la Chine (une «menace militaire», selon Tokyo) constitue un de ces foyers de tension qui font le jeu de stratèges américains dont l'impératif reste clair: maintenir 100 000 hommes en Asie, dont près de 46 000 sur le seul territoire nippon, souvent décrit comme le «porte-avions avancé» des intérêts américains. Le 1er mai, Japonais et Américains se sont d'ailleurs mis d'accord sur les détails du «redéploiement» des forces américaines (107 bases) au Japon. La plus grande base, située à Okinawa, sera réinstallée sur l'île américaine de Guam. Le coût du transfert (dix milliards $US) sera, bien sûr, à la charge du contribuable nippon.

Panique

Si Japonais et Américains étoffent aujourd'hui leur coopération, ce n'est pas seulement à l'aune des menaces. C'est aussi parce que le Japon, devenu «une puissance comme les autres» après l'envoi de soldats armés en Irak et l'enterrement définitif de son pacifisme constitutionnel, a levé en décembre son embargo sur les exportations d'armes (en vigueur depuis 1976). Le Japon peut ainsi librement participer au développement du bouclier antimissile que les Américains déploient au fil des ans le long de ses côtes. La mise en place de ce système de défense avait été décidée en 1999 après le tir par Pyongyang d'un missile de longue portée Taepodong 1 (non armé) qui avait survolé le Japon et semé une véritable panique à Tokyo, en 1998. L'agence de Défense nippone avait alors été incapable de détecter le tir du missile.

Depuis, Japonais et Américains croient prévenir le pire en équipant l'archipel de radars et de systèmes de défense les plus perfectionnés. Il y a quelques jours, les Américains ont testé dans le nord du Japon un radar capable de détecter des missiles balistiques dès leur lancement. Avant la fin de l'année, ils déploieront aussi à Okinawa des batteries de missiles antimissiles Patriot AC-3 «à capacité avancée», destinés à intercepter des missiles. Kim Jong-il a voulu hier faire monter les enchères dans son bras de fer avec l'administration Bush. Son attitude a comme premier effet de renforcer d'un cran la coopération entre Tokyo et Washington.