Pourquoi les États-Unis font-ils la guerre?

Le cinéaste américain Eugene Jarecki, auteur du documentaire Why We Fight.
Photo: Jacques Grenier Le cinéaste américain Eugene Jarecki, auteur du documentaire Why We Fight.

En 1961, le président Dwight Einsenhower prononce un discours d'adieu dans lequel, à la surprise générale, il fait une mise en garde contre l'influence croissante du «complexe militaro-industriel». L'expression n'existait pas, il vient de l'inventer. Le danger est tel, déclare-t-il, que l'establishment militaire risque de saper les fondements mêmes de la démocratie américaine. Quarante-cinq ans plus tard, le jeune cinéaste Eugene Jarecki revisite ces propos dans un documentaire qui fait du bruit — Why We Fight —, tourné à l'ombre de l'actualité irakienne.

L'un des «personnages principaux» de Why We Fight s'appelle Wilton Sekzer, policier à la retraite de New York. Vétéran du Vietnam, il a perdu son fils Jason dans les attentats commis au World Trade Center, le 11 septembre 2001. Lui vient l'idée, en bon patriote qui fait confiance à son président et appuie la guerre d'Irak, de faire inscrire sur un missile qui sera largué sur Bagdad les mots suivants: «In Loving Memory of Jason Sekzer». L'armée acquiesce.

Plusieurs mois plus tard, M. Sekzer entend à la télé George W. Bush nier avoir jamais établi un lien entre Saddam Hussein et le 11 septembre — et croule d'incrédulité. «Le gouvernement a exploité mon sens patriotique et mon désir de vengeance pour ce qu'on avait fait à mon fils, affirme-t-il. J'aurais été prêt à croire n'importe quoi.»

Quatre ans après le 11 septembre 2001, Wilton Sekzer illustre les doutes et le sentiment de duperie qui torturent nombre d'Américains au vu de l'aventure irakienne et des conditions dans lesquelles l'administration Bush l'a lancée. Ce malaise, Eugene Jarecki, qui était de passage hier à Montréal, s'est employé à le décoder dans Why We Fight en posant des questions de base: «Pourquoi faisons-nous la guerre? Quel impact cela a-t-il sur les autres? Et quel effet cela a-t-il sur nous?» Le réalisateur, dont c'est le deuxième documentaire après The Trials of Henry Kissinger, ne s'y est apparemment pas trompé: son film engagé a remporté le Grand Prix du jury au dernier Sundance Film Festival et obtient un important succès en salle depuis son lancement à New York et en Californie. «C'est la preuve, dit-il en entrevue, que les Américains s'interrogent, mais que les grands médias ne répondent guère à leurs questions.»

Quelles réponses M. Jarecki a-t-il obtenues? Dans la rue, les passants lui répondent le plus souvent: «Pour défendre la liberté.» Ils ont du mal à répondre quand il leur demande ensuite: que voulez-vous dire par liberté?

Les raisons de participer à la Seconde Guerre mondiale contre Adolf Hitler étaient infiniment plus limpides: fascisme, génocide, oppression... «Elles ont aujourd'hui moins à voir avec la liberté qu'avec un système dont la survie dépend d'un état de guerre permanent», note M. Jarecki. Son propos est un écho aux inquiétudes prophétiques exprimées par Dwight Eisenhower. «Le plus cynique et le plus tragique, c'est qu'une administration partie en guerre aux dépens de sa propre démocratie nous affirme qu'il faut aller nous battre pour apporter la démocratie aux Irakiens.»

Par louable souci d'objectivité, le jeune réalisateur interviewe les William Kristol et Richard Perle, tenants purs et durs de la guerre en Irak. Mais les témoignages les plus probants sont ceux qui montrent du doigt le fameux complexe militaro-industriel et les méandres par lesquels il est lié à l'appareil gouvernemental. S'appuyant sur un montage qui voyage entre le passé et le présent, le documentaire a le mérite d'une certaine profondeur historique, éclairant la chaîne de production du militarisme américain mise en place au cours des cinquante dernières années.

Charles Lewis, fondateur du réputé Center for Public Integrity, explique notamment que les dix principales entreprises faisant affaire en Afghanistan avaient ou avaient eu à leur tête des hommes qui ont fait partie du gouvernement américain au plus haut niveau. «Une porte tournante, dit-il, où les intérêts de l'industrie militaire se confondent à ce point avec les forces politiques qu'il s'agit des mêmes personnes... Cela crée une volonté d'aller en guerre.» Et où la conduite de la politique étrangère américaine, s'inquiète-t-il, est déterminée par les profits qu'on peut tirer d'un conflit armé.

Le portrait que l'on en retient est celui d'un État américain enclin «systémiquement» à déclencher des guerres, sans beaucoup d'égards pour la volonté populaire. L'Irak, distille Why We Fight, est le théâtre de l'aboutissement de ce système: «On a vu là converger les intérêts des penseurs impériaux, les objectifs de l'industrie pétrolière et une culture militariste qui a besoin de la guerre pour se perpétuer, affirme M. Jarecki. À la faveur du 11 septembre, Bush a accéléré la vélocité de ce mouvement.»

Ce dont il faut remercier le président, dit avec ironie le jeune cinéaste. L'agressivité présidentielle force le commun des Américains à se poser des questions. Et les cinéastes à leur fournir des réponses, dit-il: le succès de Why We Fight, des films de Michael Moore et de récentes productions plus hollywoodiennes comme Syriana, Munich et Good Night, and Good Luck témoignent des préoccupations d'un public qui cherche, dans le noir, à y voir un peu plus clair au sujet de sa démocratie.

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Why We Fight

À l'affiche le 24 mars au Cinéma du Parc et au Cinéma AMC Forum en version originale anglaise.

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