Bush joue gros

Washington — Au lendemain du Super Bowl, le président Bush a donné le botté d'envoi d'un match de football politique qui s'étirera pendant un an. Son budget — car c'est bien de cela qu'il s'agit — mise gros sur la défense avec des sommes d'argent à faire rougir les messages publicitaires les plus coûteux de la grand-messe sportive. Mais les compressions dans les programmes sociaux pourraient empêcher Bush de marquer quelques points, surtout en cette année électorale qui s'annonce difficile pour les républicains.

Sans grande surprise, George W. Bush réserve la plus grosse part du gâteau fiscal aux forces armées et à la sécurité nationale. Une hausse de 28,5 milliards de dollars, soit près de 7 %, est préconisée pour le financement du Pentagone, tandis que les programmes directement liés à la sécurité nationale bénéficieraient de 33,1 milliards supplémentaires, une hausse de 3,3 %. Aussi, Bush tient toujours à rendre permanentes les réductions d'impôt de son premier mandat, qu'il tient responsables de la récente croissance économique des États-Unis.

En tout, la valeur du budget annoncé cette semaine s'élève à 2,77 millions de millions de dollars pour l'année fiscale 2007, qui débutera le 1er octobre prochain. Mais contrairement aux budgets présentés à Ottawa ou à Québec, ceux de Washington ne sont pas automatiquement mis en application. Les mesures de Bush ne sont en fait qu'une série de propositions qui feront l'objet de débats au Congrès pendant un an et qui sont souvent adoptées après plusieurs modifications.

Comme il l'avait fait dans son discours sur l'état de l'Union la semaine précédente, le président Bush a réitéré son intention d'éliminer ou de réduire les dépenses de 141 programmes nationaux. En fait, les compressions proposées pour près de 85 % de ces programmes ont déjà été formulées par le passé et refusées, au moins partiellement, par le Congrès.

Les exemples sont nombreux. «M. Bush a été applaudi [lors de son discours sur l'état de l'Union] pour en appeler à la fin de la dépendance aux importations de pétrole sans évoquer la mal avisée — et inutile — obsession de l'administration sur le forage pétrolier dans les territoires protégés de l'Alaska. Et pourtant, le voilà de nouveau dans le budget», a souligné le New York Times dans un éditorial au lendemain de l'annonce du budget.

Quant à la controversée réforme du régime public de retraite que Bush n'a pas réussi à vendre l'an dernier malgré ses efforts obstinés, elle se retrouve dans le nouveau budget, même si elle n'a pas été mentionnée non plus dans le discours de la semaine précédente.

Risquer la santé

De toutes les compressions annoncées, les plus remarquées ont été celles qui touchent le programme d'assurance médicale pour personnes âgées. En effet, le Medicare encaisserait plus de la moitié des coupes de 65 milliards demandées pour les cinq prochaines années.

Le Medicare défrayait déjà les manchettes depuis plusieurs semaines, notamment en raison de son nouveau volet couvrant les médicaments sous prescription, en vigueur depuis le début de l'année. Difficile, après à peine un mois, de juger de la réussite de cette importante réforme, mais cet ajout au Medicare est déjà vertement critiqué pour la complexité des procédures d'adhésion avec lesquelles ses 42 millions de bénéficiaires sont aux prises. Certains ont comparé la situation au casse-tête des déclarations de revenu — mais en plus compliqué.

Par ailleurs, le secteur de la santé vient tout juste de subir des compressions après de difficiles négociations au Congrès pour le budget de 2006. Les républicains modérés se sont alliés aux démocrates pour le vote final sur la législation qui, techniquement, n'aurait pas pu être plus serré. C'est donc par une marge de deux voix que le Congrès a retranché 11,1 milliards en cinq ans au Medicare et au Medicaid (un programme complémentaire administré en partie par chacun des États).

C'est la première fois que Bush propose des compressions au Medicare lors d'une année électorale. Or les élections de mi-mandat en novembre s'annoncent difficiles pour plusieurs républicains, en mauvaise posture à la suite d'une année marquée par les déboires de membres de leur parti — tout particulièrement leur chef à la Maison-Blanche. Certains analystes vont jusqu'à dire que les élections de novembre pourraient être l'occasion pour les démocrates de reprendre le contrôle du Congrès, comme les républicains l'avaient fait sous Bill Clinton en 1994.

Selon Dennis Johnson, vice-doyen de l'École de gestion politique de l'université George Washington, les républicains s'inquiètent notamment de l'impact que pourrait avoir le nouveau programme de médicaments sous prescription. «Les aînés, qui comptent beaucoup sur les subventions des médicaments, sont confus et fâchés parce que les nouvelles règles sont trop compliquées. La colère des aînés, en soi, est une bombe à retardement politique qui n'attend que novembre pour exploser.»

C'est pourquoi toute nouvelle tentative de sabrer dans le financement de la santé, une priorité pour les électeurs, pourrait échouer, poursuit Dennis Johnson. «Je crois que les compressions proposées par le président n'auront pas lieu et que les membres du Congrès, pour tenter de se faire réélire, iront à l'encontre des souhaits du président», prédit-il.

Le sénateur républicain de l'Iowa, Charles Grassley, aussi président du Comité sénatorial des finances, est bien conscient du défi. «Le Congrès vient tout juste de réduire la croissance de Medicare et de Medicaid [...] et ça n'a pas été une tâche facile», a-t-il noté. «Toute nouvelle compression significative pourrait être difficile cette année.»

Mais Bush ne voit pas les choses du même oeil. «Les gens disent que c'est une compression pour le Medicare. Ce n'est pas une compression», a-t-il déclaré mercredi à un auditoire au New Hampshire. «C'est un ralentissement du taux de croissance. Cela équivaut à la différence entre faire ralentir une automobile pour s'ajuster à la limite de vitesse et la mettre en marche arrière.»

Outre la santé, les secteurs de l'éducation, du logement et de l'agriculture sont parmi les plus touchés par les compressions et ont alimenté les critiques cette semaine.

Déficits et lunettes roses

Difficile pour Bush, avec les compressions annoncées, de convaincre les Américains qu'il est toujours le «conservateur compatissant» qu'il prétendait être en campagne électorale. Aujourd'hui, Bush prend ses décisions budgétaires au nom de l'«assainissement fiscal» et vise une réduction du déficit. Pourtant, celui-ci risque d'atteindre le niveau record de 423 milliards pour l'année en cours, d'après des estimations dévoilées cette semaine. Ce montant est supérieur de 24 % aux prévisions faites à pareille date l'an dernier, une hausse attribuée notamment aux dégâts de l'ouragan Katrina et à la guerre en Irak. Pour l'année fiscale 2007, l'administration Bush table sur un déficit de 354 milliards.

Qu'importe, affirme l'administration, tout est en place pour que le déficit soit réduit presque de moitié, à 183 milliards de dollars, en 2010. Cette prévision fait dire à plusieurs analystes que la Maison-Blanche porte des lunettes beaucoup trop roses.

En effet, celle-ci ne prévoit aucune dépense pour l'Irak ou l'Afghanistan après 2007 et tient pour acquis que les dépenses nationales seront réduites année après année. Aucun investissement supplémentaire n'est prévu pour La Nouvelle-Orléans à partir de 2008 et peu de détails sont offerts sur la manière dont l'administration compte s'y prendre pour limiter la hausse des coûts du Medicare et du régime de retraite lorsque les baby-boomers commenceront à prendre leur retraite, en 2008.

«Le plan budgétaire pour l'année fiscale 2007 met peut-être en lumière ce que plusieurs analystes budgétaires de toutes les allégeances politiques répètent depuis des années», faisait observer le Washington Post cette semaine. «Les objectifs d'équilibrer un budget, de mener une guerre globale contre le terrorisme et de rendre permanentes les réductions d'impôt du premier mandat de Bush sont peut-être fondamentalement en conflit.»

Bref, il serait surprenant que les propositions budgétaires du président Bush lui permettent de réussir un touché d'ici le prochain Super Bowl. Même s'il est prêt à se contenter d'un botté de placement, il devra composer avec des vents contraires qui s'annoncent très forts.

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