La solitude des Arméniens du Haut-Karabakh

Un manifestant vêtu du drapeau de l'Arménie en guise de cape fait face à des soldats de maintien de la paix russes bloquant une route à l'extérieur de Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh, le 24 décembre 2022.
Photo: Davit Ghahramanyan Agence France-Presse Un manifestant vêtu du drapeau de l'Arménie en guise de cape fait face à des soldats de maintien de la paix russes bloquant une route à l'extérieur de Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh, le 24 décembre 2022.

À l’autre bout de la vidéoconférence, la jeune Arménienne Huri Zohrabyan, 26 ans, dresse la liste des produits qui, en décembre dernier, sont devenus introuvables dans la ville de Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh. Cette république autonome revendiquée par l’Azerbaïdjan subit depuis décembre un blocus que lui a imposé sans prévenir le régime autoritaire et antidémocratique de Bakou.

« Il n’y a plus de légumes, plus de fruits, plus de sucre, plus de farine, plus de grains, plus de charcuterie, plus de viande, plus d’oeufs, plus d’huile… » énumère-t-elle depuis son appartement, où cette semaine encore le gaz, utilisé pour le chauffage et la cuisine, a été coupé à trois reprises et où quatre heures par jour l’électricité disparaît également. « Dans les épiceries, les comptoirs sont vides. Même chose dans les pharmacies, où il n’y a plus de médicaments. Les hôpitaux aussi en manquent, ce qui force l’annulation d’opérations chirurgicales. Voilà à quoi ressemble notre quotidien depuis le début de ce blocus. »

Ne pas manger à sa faim, avoir froid, vivre dans le noir… Tout ça inquiète Mme Zohrabyan, qui, après avoir vécu à Montréal dans sa jeunesse, a décidé de s’installer dans les terres montagneuses de l’Artsakh (le nom que les Arméniens donnent au Haut-Karabakh) en 2021. Après y avoir trouvé l’amour. Mais ce qui l’angoisse encore plus, c’est l’indifférence du reste du monde par rapport à ce conflit lointain, à cette « tentative de purification ethnique des Arméniens », dit-elle, dans cette région au coeur d’un conflit historique et persistant entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

« La guerre en Ukraine, tout le monde parle de ça, et c’est normal. Mais c’est parfois déprimant pour nous. Regardez : au début de la semaine, l’écrasement d’un avion de Yeti Airlines au Népal a reçu une attention internationale démesurée. Et nous ? Rien. On essaie de garder espoir, mais en ce moment, on se sent surtout tout seuls au monde. »

Le destin des Arméniens du Haut-Karabakh s’est retrouvé une nouvelle fois dans la ligne de mire de la dictature de Bakou le 3 décembre dernier avec la fermeture du corridor de Latchine, la seule route qui relie la république autonome, enclavée dans le Caucase azerbaïdjanais, à l’Arménie voisine. Officiellement, le régime azéri prétend que ce sont des manifestants écologistes qui ont organisé ce blocage pour protester contre des projets miniers prévus dans la région.

Photo: Huri Zohrabyan Les étals sont vides dans les pharmacies du Haut-Karabakh, comme ici dans la capitale Stepanakert, le 19 janvier.
Photo: Huri Zohrabyan Comme dans les pharmacies du pays, les comptoirs des épiceries arméniennes sont vides.

« Quatre cents tonnes de produits et de matériaux y transitaient chaque jour, dit Mme Zohrabyan. C’est aussi notre seul et unique lien pour sortir et accéder au reste du monde. Et nous ne l’avons plus. »

Le seul aéroport de la région, situé près de la ville d’Ivanian, a fermé en 1991 et n’a jamais rouvert depuis. À ce jour, les 120 000 Arméniens du Haut-Karabakh sont livrés à eux-mêmes et font face à une crise humanitaire nourrie par le blocus. Environ 1100 autres personnes, qui étaient à l’extérieur de la république avant le blocage, dont 270 enfants, sont incapables de rentrer chez elles.

Une paix dans les mains des Russes

Depuis 2020 et la fin d’une guerre de 44 jours entre le Haut-Karabakh et l’Azerbaïdjan qui a entraîné la mort de 6500 personnes et forcé Stepanakert à faire des concessions territoriales importantes à Bakou, la république autonome jouissait d’une paix fragile assurée en partie par la présence le long du corridor de Latchine des forces armées russes, chargées ironiquement de veiller dans cette région du globe au maintien de la paix.

« Depuis la dernière guerre, les Azéris sont fermement décidés à transformer leur avantage militaire du dernier conflit en victoire politique, résume en entrevue au Devoir Tigrane Yegavian, chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement et auteur de Géopolitique de l’Arménie (Bibliomonde), publié l’an dernier. La guerre russe contre l’Ukraine constitue une aubaine pour eux, dans la mesure où l’enlisement de la Russie dans cet autre conflit leur permet désormais de faire progresser leur grignotage de l’Artsakh », ajoute-t-il, tout en parlant du blocus en cours comme d’une tentative d’« enfermement de la population dans une prison à ciel ouvert ».

Fin décembre, le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a dénoncé le comportement des soldats russes déployés dans le Haut-Karabakh, qu’il a qualifiés de « témoins silencieux » d’une agression azerbaïdjanaise en cours dans la république autonome. Il a appelé Moscou à assurer la libre circulation des personnes et des marchandises dans le corridor de Latchine. En vain.

Erevan et Bakou sont à couteau tiré sur la question du Haut-Karabakh depuis 1990 et la chute de l’URSS, qui a entraîné la séparation de cette enclave à forte majorité arménienne du reste de l’Azerbaïdjan. Les Arméniens représentent 75 % de la population.

Pour l’Azerbaïdjan, le Haut-Karabakh n’est toutefois pas un territoire contesté, mais plutôt une partie intégrante de son territoire qui a fait sécession il y a 30 ans. L’ex-république soviétique se bat désormais pour le ramener sous son giron. « La guerre ne se passe pas sur le territoire de l’Arménie, rappelle Vazeh Asgarov, directeur général de l’Université française d’Azerbaïdjan, joint par Le Devoir à Bakou cette semaine. L’armée azerbaïdjanaise n’essaie pas de s’emparer du territoire arménien ou d’une partie de celui-ci. Elle veut libérer ses territoires d’une occupation, et ce, en respectant son engagement de 1994 de résoudre ce conflit de manière pacifique. »

« L’objectif de Bakou est surtout de procéder à un nettoyage ethnique de cette région, comme elle l’a fait au Nakhitchevan [une autre république autonome enclavée du territoire azéri, de laquelle la population arménienne a été expulsée] à la fin du siècle dernier, indique pour sa part Tigrane Yegavian. Le même scénario se joue dans le Haut-Karabakh, animé par l’arménophobie, un racisme doctrinal en Azerbaïdjan, qui contribue à la déshumanisation de l’ennemi et qui ne contribue pas à un rapprochement entre les deux peuples voisins. »

Déranger l’indifférence

Fin décembre, près de 300 personnalités du monde de la culture, des lettres et de la philosophie, dont Sylvain Tesson, Michel Onfrey, Carole Bouquet, Pascal Bruckner ainsi que deux enfants de Charles Aznavour, Mischa et Nicolas, ont appelé dans une lettre publiée dans les pages du quotidien français Le Figaro à la protection des « 120 000 Arméniens d’Artsakh », menacés autant par le régime autoritaire d’Ilham Aliyev, président de l’Azerbaïdjan, que par l’indifférence du reste du monde, selon eux.

« Après la guerre, après les bombes au phosphore, les tortures, qui ont brisé tant de vies en 2020 [lors de la dernière guerre du Haut-Karabakh], voilà en effet la dernière perversion conçue par la dictature azerbaïdjanaise : bloquer le corridor de Latchine, unique voie d’accès des Arméniens d’Artsakh / Haut-Karabakh vers l’extérieur, ont-ils écrit. L’indifférence, les protestations platoniques autorisent les agresseurs d’aujourd’hui à se réclamer sans vergogne des bourreaux de 1915 [les Turcs, à l’origine du génocide arménien], de leur sinistre héritage, à user des mêmes procédés pour en finir avec ceux qu’ils exècrent […]. »

Le blocus de la région se joue dans un contexte géopolitique favorable à l’Azerbaïdjan. Outre l’incapacité de la Russie, occupée sur un autre front, à assurer sa mission de paix, les Arméniens peinent également à mobiliser leurs alliés proches, dont la Biélorussie et le Kazakhstan, dont les intérêts du moment sont davantage liés aux Azéris. Même chose pour plusieurs capitales occidentales, dont celles de pays de l’Union européenne et celle du Royaume-Uni, prises entre les considérations humanitaires associées à la crise en cours dans le Haut-Karabakh et une nouvelle dépendance à l’Azerbaïdjan en matière d’approvisionnement énergétique, après que la guerre en Ukraine eut forcé la réorganisation des flux de gaz et de pétrole, ressources dont le pays d’Asie est riche. Et ce, malgré le caractère antidémocratique du régime azéri.

L’objectif de Bakou est surtout de procéder à un nettoyage ethnique de cette région, comme elle l’a fait au Nakhitchevan à la fin du siècle dernier

 

Il y a plus d’un mois, le Canada, par le biais d’un des comptes Twitter du ministère des Affaires étrangères, a appelé Bakou « à rouvrir le corridor et à garantir la liberté de mouvement pour éviter toute répercussion humanitaire ».

Mais pour Huri Zohrabyan, qui, depuis Stepanakert, voit chaque journée être pire que la précédente, le temps est venu d’en faire plus. « Demander la réouverture du corridor ne donne rien. Ce sont des pressions et des sanctions qu’il faut désormais sur l’Azerbaïdjan pour obtenir cette réouverture. Je m’attends à ce que le Canada soit plus actif. C’est un grand pays, doté d’une influence historique en matière de maintien de la paix, qu’il devrait mettre à contribution pour nous aider », conclut la jeune Arménienne.



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