La télémédecine, un petit miracle pour l’Inde rurale

La COVID-19 a incité l’Inde à passer au numérique en ce qui trait aux soins de santé. Cela a permis de mieux servir certaines régions éloignées des grands centres urbains. Ici, la téléclinique MedLumos, dans le district de Mandya, situé à quatre heures de la capitale du Karnataka, Bangalore, pro-pose des soins à prix réduit à cette population essentiellement fermière. Sur la photo : Ratnamma, 70 ans, patiente de la téléclinique MedLumos, en consultation avec un médecin 10 minutes après avoir effectué des tests.
 
Photo: Adil Boukind Le Devoir La COVID-19 a incité l’Inde à passer au numérique en ce qui trait aux soins de santé. Cela a permis de mieux servir certaines régions éloignées des grands centres urbains. Ici, la téléclinique MedLumos, dans le district de Mandya, situé à quatre heures de la capitale du Karnataka, Bangalore, pro-pose des soins à prix réduit à cette population essentiellement fermière. Sur la photo : Ratnamma, 70 ans, patiente de la téléclinique MedLumos, en consultation avec un médecin 10 minutes après avoir effectué des tests.
 

Muttanahalli, dans le sud de l’Inde. Plus de trois heures ont été nécessaires pour parcourir les 120 kilomètres menant à ce village en partant du centre-ville de Bangalore, la Silicon Valley du pays. Cette petite communauté de 600 habitants a le charme d’une autre époque. Dès l’arrivée, on se heurte rapidement aux troupeaux de moutons qui bloquent les étroites routes de terre.

Ici, les habitants doivent parcourir une cinquantaine de kilomètres sur ces chemins de campagne pour se rendre à l’hôpital de Mysore, la ville la plus proche, un trajet de deux heures. Dans les villages encore plus éloignés, le double de cette distance peut être nécessaire pour atteindre un hôpital.

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

L’accès aux services de santé est particulièrement problématique dans les zones rurales de l’Inde. Environ 70 % des infrastructures de santé sont concentrées dans les zones urbaines, où réside seulement 30 % de la population indienne. Depuis quelques mois, dans ce village reculé, la clinique de télémédecine MedLumos est devenue un outil pour tenter de combler ce fossé.

À première vue, les lieux semblent rudimentaires : un petit entrepôt muni de portes de garage coulissantes, une seule salle aux murs rose fané, un bureau en bois et quelques chaises en plastique pour accueillir les patients.

Ratnamma, une toute petite femme de 70 ans vêtue d’un sari — tenue traditionnelle — aux teintes rouges et dorées, et son mari, Mahadevappa, sont venus à la clinique située à moins de quatre kilomètres de leur résidence à bord d’un motocycle. Sur les lieux, le couple patiente aux côtés de trois autres personnes âgées.

Ratnamma se sent de plus en plus fragile : atteinte d’une maladie cardiaque, elle n’a d’autre choix que d’avoir des suivis médicaux réguliers pour contrôler son diabète et surveiller sa tension artérielle. Se déplacer à ses nombreux rendez-vous médicaux était devenu une préoccupation en soi pour celle inquiète de son état de santé.

Peu de temps après son arrivée, Ratnamma est prise en charge par Kavitha Siddarju, une infirmière de 39 ans vêtue d’un sarrau blanc. Cette dernière prend ses signes vitaux à l’aide d’instruments intelligents. Les résultats sont inscrits dans un document PDF sur un téléphone mobile, puis envoyés à un médecin d’un hôpital de Bangalore.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Peu de temps après son arrivée, Ratnamma est prise en charge par Kavitha Siddarju, une infirmière de 39 ans vêtue d’un sarrau blanc.

Dix minutes plus tard, Ratnamma et l’infirmière discutent avec lui par vidéoconférence sur WhatsApp, une application de messagerie largement utilisée en Inde. Dans une brève conversation, le médecin lui explique que son taux de sucre est élevé et lui rappelle les indications pour sa nouvelle médication. Après quelques minutes, elle est libre de retourner chez elle en toute quiétude. « C’est rapide et pratique. Ça va nous économiser plusieurs visites à l’hôpital », lance son mari, qui répond presque toujours aux questions pour sa femme.

Confiance et familiarité

 

Prochaine patiente : Shivamma, une femme de 92 ans aux cheveux blanc polaire et aux petites lunettes ovales. Sitôt assise, sans embarras, elle met sa poitrine à nu pour laisser voir une vilaine plaie qui l’inquiète depuis trois semaines.

« Mon petit-fils est médecin, mais il pratique en ville. Il a entendu parler de cette clinique et m’a suggéré de venir pour passer un examen général », explique-t-elle en kannada, la langue maternelle de la majorité des habitants de cet État du sud du pays.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Shivamma, âgée de 92 ans 

Comme tous les patients présents cette journée-là, Shivamma utilisait les services de MedLumos pour la première fois. La clinique avait ouvert ses portes deux mois auparavant, en août 2022.

Après avoir servi dans l’armée pendant 25 ans, la Dre Aradhana Sood, fondatrice de la clinique, a voulu contribuer autrement à la société. « Avec mes années dans l’armée, j’ai été témoin de la disparité des infrastructures de santé entre les villages et les grandes villes. J’ai toujours voulu faire quelque chose pour y remédier », dit-elle au Devoir.

Cette dermatologue de formation ne pouvait pas juste proposer une simple application mobile, comme dans les grandes villes. Pour elle, il était clair que ces petites communautés avaient besoin d’une solution hybride pour être réceptives à la télémédecine.

Il fallait aussi du personnel local en qui la population avait confiance et qui pouvait s’exprimer en kannada. L’hindi et l’anglais sont les langues officielles du pays, mais elles s’éclipsent au profit des langues locales en dehors des centres urbains.

Les infirmières Kavitha et Sowmya sont issues de la communauté — elles pratiquaient jusque-là en milieu scolaire. Avec l’aide de Pankaja, l’assistante médicale, elles ont été formées pour faire le pont entre les patients et les médecins des hôpitaux des centres urbains.

« La télémédecine est une nouvelle expérience pour les patients, mais aussi pour nous. Nous sommes très fières d’avoir appris à utiliser la technologie et à la mettre à profit dans la communauté », explique Sowmya, le sourire aux lèvres.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Les infirmières Kavitha et Sowmya sont issues de la communauté — elles pratiquaient jusque-là en milieu scolaire. Avec l’aide de Pankaja, l’assistante médicale, elles ont été formées pour faire le pont entre les patients et les médecins des hôpitaux des centres urbains.

Tous les médecins offrant les consultations à distance à la clinique MedLumos pratiquent à Bangalore et parlent aussi kannada. La connaissance de la langue et de la culture locale est un obstacle qui explique pourquoi le modèle des applications mobiles de nombreuses jeunes entreprises ne trouve pas preneurs ici.

« Toutes ces applications visent surtout les communautés urbaines. Leur pénétration dans les villages est presque nulle. La plupart des gens de la communauté n’en ont jamais entendu parler », affirme la Dre Sood.

Un stéthoscope intelligent

 

Aussi présent ce jour-là, le Dr Satish Jeevannavar a fait la route depuis Bangalore pour observer sa plus récente innovation : l’AiSteth, un stéthoscope utilisant l’intelligence artificielle pour analyser les bruits cardiaques et pulmonaires. Les sons captés sont convertis en un schéma visuel qui peut ensuite être interprété par un médecin à distance.

70 %
C’est le pourcentage des infrastructures de santé qui sont concentrées dans les zones urbaines en Inde. Or, seulement 30 % de la population indienne vit en ville.

Avec cet outil, le Dr Satish cherche non seulement à faciliter le triage des patients nécessitant une consultation avec un cardiologue, mais aussi à apporter des services de cardiologie dans les régions éloignées.

« L’Inde n’a que 5000 cardiologues pour 1,3 milliard d’habitants. Cela prendrait des décennies pour qu’il y ait un cardiologue pour chaque village. Grâce à la technologie, on peut au moins répliquer une partie de leur expertise et l’apporter dans ces régions éloignées », explique-t-il.

C’est lui-même qui a utilisé le stéthoscope lors de la prise des signes vitaux de Ratnamma. En quelques minutes, il était possible de consulter les données analysées par l’appareil, qui a nécessité trois ans de développement.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Le Dr Satish Jeevannavar a inventé l’AiSteth, un stéthoscope utilisant l’intelligence artificielle pour analyser les bruits cardiaques et pulmonaires.

Même si le stéthoscope n’est pas précis à 100 %, le Dr Satish aspire à faciliter la tâche des travailleurs de la santé des régions rurales et à favoriser le dépistage des troubles cardiaques dans les villages mal servis.

Une mission sociale

 

Comme les autres start-up qui se sont lancées dans les soins de santé numériques depuis la pandémie, la clinique MedLumos relève du secteur privé. Ses services sont toutefois plus abordables qu’ailleurs, assure la fondatrice : les patients doivent débourser 125 roupies pour une consultation, soit environ 2 $CA.

« La prochaine étape est de discuter avec des compagnies de microassurance pour voir comment nous pouvons rendre les services encore plus accessibles. Pour nos patients, 125 roupies, ça peut être une somme importante », admet la Dre Sood.


Un autre coût s’ajoute pour les habitants de ces communautés : travailleurs agricoles pour la grande majorité d’entre eux, ils perdent leur moyen de subsistance de la journée s’ils doivent s’absenter pour se rendre à l’hôpital en ville. Cette crainte de perdre des revenus et les longues distances à parcourir entraînent une réticence à aller chercher des soins, indique la Dre Sood.

Deux cliniques MedLumos sont actuellement opérationnelles et trois autres devraient ouvrir leurs portes dans les prochains mois pour servir encore plus de villages.

 

La télémédecine ne guérira toutefois pas tous les maux : la méfiance envers la technologie, les coûts des services et les longs trajets vers l’hôpital pour les situations urgentes demeurent des réalités importantes dans ces villages défavorisés. Mais pour les habitants de Muttanahalli, la clinique MedLumos, aussi rudimentaire qu’elle puisse paraître aux yeux des Occidentaux, est une petite révolution en soi — un pas vers un accès plus égalitaire aux soins de santé.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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