En Inde, une révolution de la santé par la technologie

Les applications de télémédecine comme MyHealthcare sont chose courante en Inde : depuis la pandémie, elles se sont multipliées pour répondre à une demande sans précédent.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les applications de télémédecine comme MyHealthcare sont chose courante en Inde : depuis la pandémie, elles se sont multipliées pour répondre à une demande sans précédent.

Le 24 mars 2020 en soirée, au tout début de la pandémie. On recense environ 500 cas du nouveau coronavirus en Inde, pays le plus peuplé au monde après la Chine. Le premier ministre indien, Narendra Modi, annonce le plus grand confinement national au monde en ordonnant au 1,3 milliard d’habitants de rester à la maison pendant 21 jours. La mesure prend effet quatre heures plus tard.

L’anxiété s’installe dans la population. Alors que plusieurs hôpitaux ferment leurs services de soins ambulatoires, l’accès au système de santé, déjà sous-financé, devient plus difficile que jamais. D’autant que le pays compte des centaines de millions d’habitants vivant dans la pauvreté, dont une grande partie dans des zones urbaines surpeuplées.

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

Dès le premier jour du confinement, le ministère de la Santé et du Bien-être familial publie les premières directives pour l’utilisation de la télémédecine, qui n’était pas encore clairement légale et dont les tentatives pour la mettre en oeuvre à grande échelle avaient été infructueuses.

À Gurugram, à seulement 30 kilomètres au sud-ouest de la capitale de New Delhi, Divya Laroyia se lance dans le marathon de sa carrière. L’entrepreneuse et cofondatrice de MyHealthcare — une entreprise en démarrage spécialisée dans les technologies de la santé lancée en 2017 — et son équipe travaillent jour et nuit pendant trois semaines afin de développer une plateforme de consultation virtuelle.

Jusqu’à ce jour, leur application mobile ne permettait que de prendre un rendez-vous pour une consultation en personne. Après avoir lancé sa nouvelle fonctionnalité, la jeune pousse enregistrait une moyenne de 2000 consultations virtuelles par jour.

Deux ans plus tard, les applications de télémédecine comme MyHealthcare sont chose courante en Inde : depuis la pandémie, elles se sont multipliées pour répondre à une demande sans précédent. Le système de santé en ressort transformé.

Accepter la technologie

 

Les bureaux de Myhealthcare, situés dans un grand immeuble de verre, surplombent le centre-ville de Gurugram. Le 1,7 million d’habitants de cette ville, ses centres commerciaux et ses belles routes contrastent avec le chaos et la pauvreté ambiante de certains quartiers de New Delhi.

À l’intérieur, dans un grand espace de télétravail, l’ambiance est à la productivité et à l’innovation : les employés, jeunes pour la majorité, enchaînent les réunions et les séances de remue-méninges. Malgré son horaire planifié à la minute près, Divya Laroyia, 48 ans, est heureuse de s’arrêter pour faire le bilan des deux dernières années.

« Il y a eu un changement majeur en Inde depuis la pandémie. Les soins de santé numériques n’étaient pas une réalité et notre population ressentait le besoin d’être vue et examinée en personne », explique-t-elle au Devoir.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Près de 25 millions de patients — soit presque trois fois la population du Québec — et une centaine d’hôpitaux privés font toujours affaire avec MyHealthcare aujourd’hui.

Tout le système de santé tardait à se lancer dans la numérisation. La cofondatrice raconte qu’avant la crise, elle devait traîner ses trois épais dossiers papier lors de ses visites médicales : « Mon médecin me disait à la blague : dans quel livre dois-je me plonger aujourd’hui ? »

Les dossiers médicaux numériques sont beaucoup plus communs maintenant. « La technologie est beaucoup plus acceptée qu’avant la pandémie. Avant, les prescriptions étaient toutes faites à la main, alors qu’aujourd’hui, les hôpitaux trouvent une valeur aux prescriptions numériques. Elles ne se perdent plus dans le système et c’est facile de les transmettre aux patients », résume-t-elle.

Près de 25 millions de patients — soit presque trois fois la population du Québec — et une centaine d’hôpitaux privés font toujours affaire avec la start-up aujourd’hui. Car malgré le retour à la normale et les frais à débourser, nombre de patients qui ont utilisé ces services durant la pandémie ne sont pas revenus en arrière.

« De nombreux patients trouvent commode de gagner du temps en évitant les déplacements. Il n’est plus nécessaire de patienter dans les salles d’attente. Encore aujourd’hui, beaucoup d’entre eux optent pour une première consultation en face à face avec un médecin, mais tous leurs suivis se font à distance », explique Divya Laroyia.

Remplacer la consultation en personne ?

À plus de 2100 kilomètres au sud de Gurugram, on arrive à Bangalore, la « Silicon Valley » de l’Inde. La ville de 13 millions d’habitants, avec ses palmiers et son climat tropical, est hautement réputée pour son pôle informatique.

Les centaines d’entreprises de haute technologie qui s’y trouvent peuvent profiter des nombreux cafés, bars, pubs et restaurants modernes que la ville a à offrir — à condition de braver l’éternel trafic qui paralyse les routes. La congestion routière peut faire perdre des heures chaque jour aux automobilistes — un incitatif aux téléconsultations pour plusieurs.

À une quinzaine de minutes du centre-ville se trouvent les bureaux de la jeune pousse MFine, qui emploie 300 personnes et qui est devenue l’une des applications de télémédecine les plus populaires au pays. Assis au bout d’une longue table blanche barbouillée de notes écrites au crayon effaçable, Prasad Kompalli, vêtu d’un polo blanc, sort son cellulaire.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Prasad Kompalli est le p.-d.g. et cofondateur de la «start-up» MFine, fondée en 2017.

Le p.-d.g. et cofondateur de la start-up fondée en 2017 ouvre son application mobile de MFine. De nombreux services clés s’affichent sur l’interface : une consultation virtuelle, des analyses médicales à domicile ou même de l’assistance pour la COVID-19. L’application permet aussi de mesurer son taux de saturation en oxygène sanguine et sa fréquence cardiaque sans appareil externe.

Quelques minutes sont nécessaires pour réserver une consultation virtuelle avec un médecin ou un spécialiste d’un hôpital affilié après le passage au triage virtuel. Cette consultation coûte une dizaine de dollars américains.

« Dès le départ, il y a une intelligence artificielle qui interagit avec vous. Vous devez indiquer la raison pour laquelle vous voulez consulter un médecin, quels sont vos symptômes et depuis quand ils subsistent », résume le cofondateur, qui approche la cinquantaine.

Entre 70 % et 80 % des consultations médicales peuvent être gérées par télémédecine si la plateforme est adéquate

 

M. Kompalli en est conscient : la révolution des soins de santé numériques qu’a connue l’Inde ne pourra jamais remplacer les soins médicaux d’urgence. Si les réponses de l’usager indiquent une possible urgence médicale, l’application lui recommandera de se rendre directement à l’hôpital. Cela survient pour environ 7 % des demandes de consultation, estime le p.-d.g.

Les autres problèmes médicaux, comme les infections récurrentes et les rajustements de médication, peuvent être traités à distance. « Entre 70 % et 80 % des consultations médicales peuvent être gérées par télémédecine si la plateforme est adéquate », estime-t-il.

Au plus fort de la pandémie, 1,5 million de patients utilisaient l’application chaque mois. Aujourd’hui, l’application enregistre 750 000 utilisateurs mensuels, ce qui est encore deux fois plus élevé qu’avant la crise, selon M. Kompalli.

Un programme national

 

Pendant que les applications de compagnies privées prenaient leur envol au début de la pandémie, le gouvernement indien lança aussi son service national de téléconsultation. La création de la nouvelle plateforme aura pris 19 jours. Le 13 avril 2020, le service public, eSanjeevaniOPD, était lancé.

Contrairement aux applications privées, l’initiative gouvernementale ne permet pas de consultation avec des spécialistes et les délais d’attente sont plus longs, mais le service est gratuit pour les citoyens. Là aussi, la pandémie a propulsé l’intérêt pour l’application, qui a aujourd’hui permis plus de neuf millions de téléconsultations.

Cela dit, malgré la transformation catalysée par la crise, de nombreux obstacles freinent l’implantation de la télémédecine à grande échelle en Inde. La confidentialité, la sécurité des données ainsi que les erreurs de diagnostic demeurent des inquiétudes pour plusieurs patients.

À cela s’ajoute la faible littératie numérique des médecins et des patients, indique la Dre Haleema Yezdani, une omnipraticienne qui accumule plusieurs années en pratique privée avec la télémédecine. Rencontrée à Bangalore, cette dernière a observé que plusieurs Indiens ont toujours de la difficulté à naviguer sur les applications mobiles. Ce manque de connaissances numériques est encore plus criant dans les zones rurales du pays, où la pauvreté, le manque d’accès Internet fiable et l’analphabétisme sont communs.

Malgré tout, elle s’enthousiasme devant tout le progrès accompli depuis la pandémie. « Le changement qui serait arrivé en dix ans s’est produit dans les deux dernières années, dit-elle. Avec plus de formation [aux médecins et à la population], cela pourrait être un game changer pour l’avenir. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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