L’opposition au régime chinois tuée dans l’oeuf

Des résidents faisaient la file mardi, à Pékin, pour leur test quotidien de dépistage de la COVID-19. Instauré par les autorités chinoises, il fait partie des mesures en vigueur dans le pays dans le cadre de la politique zéro COVID.
Andy Wong Associated Press Des résidents faisaient la file mardi, à Pékin, pour leur test quotidien de dépistage de la COVID-19. Instauré par les autorités chinoises, il fait partie des mesures en vigueur dans le pays dans le cadre de la politique zéro COVID.

Le cri de la liberté vient d’être tué dans l’oeuf en Chine, où après une poignée de jours de manifestations appelant à la fin de la politique « zéro COVID », au départ du Parti communiste chinois (PCC) et à la démission du dictateur Xi Jinping, le régime vient de sortir son arsenal répressif prévisible contre des « activités d’infiltration » et « de sabotage » menées par des « forces hostiles ».

Mardi, la Commission des affaires politiques et juridiques du PCC — c’est elle qui supervise les forces de l’ordre de l’empire du Milieu — s’est dite en effet déterminée à « réprimer […] les actions criminelles qui cherchent à briser l’ordre social et [à] protéger […] la stabilité sociale », a rapporté l’agence de presse Chine nouvelle, dirigée par le régime.

En parallèle, le pouvoir central a timidement répondu aux préoccupations des manifestants, épuisés et frustrés par trois ans d’une politique de lutte contre la propagation de la COVID-19 qui repose sur les contraintes et les confinements surveillés, en annonçant son intention d’accélérer la campagne de vaccination des personnes de 80 ans et plus.

Par rapport à 1989, le PCC d’aujourd’hui maîtrise des équipements de haute technologie qui lui permettent d’être plus répressif.

 

Le taux de vaccination est de moins de 66 % dans cette tranche d’âge, contre plus de 90 % au Québec. La Chine n’a toujours pas approuvé les vaccins à ARN, pourtant scientifiquement jugés plus efficaces que le vaccin national mis au point par Pékin.

« Les manifestations sont les plus importantes en Chine depuis 1989 [quand le mouvement prodémocratique de la place Tian’anmen a été réprimé dans la violence par Pékin], et c’est pour cela que l’État-parti les appréhende avec un niveau d’inquiétude très élevé », explique en entrevue au Devoir le philosophe Jiwei Ci, professeur à l’Université de Hong Kong et auteur de l’essai Democracy in China : The Coming Crisis. « Sa réponse est un mélange de compromis minimal, qui n’est d’ailleurs pas présenté comme tel, et, surtout, d’une répression qui s’annonce sévère destinée à créer un effet de dissuasion et à écraser le mouvement avant que les choses ne deviennent vraiment incontrôlables. »

Depuis lundi, le déploiement des forces de l’ordre dans les principaux quartiers de Pékin, mais aussi dans les villes des provinces où la contestation s’est fait entendre à partir de vendredi dernier, a eu pour effet de réduire à peau de chagrin le nombre de manifestants dans les rues. Mardi, plusieurs universités chinoises ont également renvoyé les étudiants chez eux et annoncé que les cours et les examens à venir allaient se tenir à distance.

L’Université Tsinghua, où Xi Jinping a étudié et où, dimanche, des étudiants ont pris part à la vague d’opposition aux politiques autoritaires de lutte contre la COVID-19, en fait partie, tout comme plusieurs écoles de la province du Guangdong, dans le sud. La mesure vise, selon les autorités universitaires, à « protéger les étudiants » contre le coronavirus.

« Il n’y aura aucune pitié [envers les manifestants] », prédit l’historienne spécialiste de la Chine Peidong Sun, jointe par Le Devoir à la Cornell University, aux États-Unis. La professeure estime d’ailleurs que malgré sa force, le mouvement ne pourra certainement pas induire un renversement de la politique zéro COVID de Pékin, même si cette stratégie, avec ses confinements à répétition, ses tests quotidiens, son contrôle des déplacements et ses fermetures d’usines, semble désormais faire plus de mal que de bien. La Chine est un des derniers pays au monde à l’appliquer.

Lundi, les autorités de Pékin ont annoncé qu’elles cesseraient de bloquer l’accès aux immeubles d’habitation où des infections ont été détectées, donnant ainsi l’impression d’être à l’écoute des manifestants qui, pendant près de trois jours, ont réclamé dans les rues « moins de tests » et plus de « liberté ».

« Même si annuler la stratégie profitait au peuple et à la société chinois, ni la direction centrale du PCC ni les gouvernements locaux ne le feraient, dit Peidong Sun. Pour Xi Jinping, la politique zéro COVID est une politique nationale qu’il a lancée, qu’il a régie depuis le début de la pandémie et qui a permis de sauver des millions de personnes, selon la propagande du PCC. En tant que dictateur qui vient d’obtenir un troisième mandat à la tête du pays », il ne s’infligerait rien de moins qu’une « gifle » s’il devait opérer un changement de cap, lequel remettrait en question « la légitimité de son pouvoir », ajoute-t-elle.

Maintenir le pouvoir

 

Mardi, la Chine a reconnu l’existence de 38 421 nouveaux cas de COVID-19 au sein de sa population. Une goutte d’eau dans son bassin de 1,4 milliard d’habitants. Plus de 90 % de ces cas étaient sans symptômes, ce qui alimente la crainte du régime qu’une levée totale des restrictions sanitaires entraîne un débordement du système de santé chinois et un nombre spectaculaire de décès au sein de la population âgée, dont la couverture vaccinale oscille entre l’inefficacité et l’insuffisance.

« En matière de santé publique, l’hiver est certainement le pire moment pour commencer à assouplir la politique zéro COVID, indique Jiwei Ci. Mais cette considération n’est certainement que la pointe d’un énorme iceberg politique. Les raisons réelles qui ont amené l’État-parti à adopter la politique et à persister en ce sens, malgré son caractère contre-productif, restent encore très nébuleuses et forment toujours le noeud du problème, noeud que le régime n’a pas l’intention de défaire. »

Et il ajoute : « Il n’y a cependant aucune raison de douter en ce moment que l’État-parti va faire tout ce qu’il faut pour se maintenir au pouvoir, comme il l’a fait la dernière fois, en 1989. »

« Par rapport à 1989, le PCC d’aujourd’hui maîtrise des équipements de haute technologie qui lui permettent d’être plus répressif », dit Peidong Sun.

Lundi, des manifestants qui étaient descendus dans les rues de Pékin la veille pour dénoncer les restrictions sanitaires ont reçu des appels de la police sur leur téléphone, et ce, sans jamais avoir été interpellés au préalable.

 

« La priorité de Xi Jinping est de maintenir le pouvoir absolu du PCC et la stabilité politique en Chine, poursuit Peidong Sun. Le quotidien des Chinois, l’économie de la Chine et l’image du pays à l’international sont placés au second plan, car le plus important pour lui sera de faire tomber le mouvement en cours. Coûte que coûte. »

Avec l’Agence France-Presse


Une version précédente de ce texte, qui genrait Peidong Sun au masculin, a été corrigée.

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