À Singapour, un modèle d'habitation sociale unique au monde

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La famille Ranjan vit depuis une dizaine d’années dans un spacieux appartement de Serangoon North, une cité nouvelle à dix kilomètres du centre-ville. Sa demeure, comme celle de 78% des Singapouriens, est un logement social pour lequel ils possèdent un bail de 99 ans sur leur appartement auprès de la Housing and Development Board (HDB), une société d’État.

« Grandir dans un quartier de logements sociaux… » commence à dire Lavinia, 38 ans, « … c’est génial ! » complète spontanément sa fille de 9 ans, Aanya. La famille Ranjan vit depuis une dizaine d’années dans un spacieux appartement de Serangoon North, une cité nouvelle à dix kilomètres du centre-ville. Sa demeure, comme celle de 78 % des Singapouriens, est un logement social, mais pas comme on l’entend dans la plupart des pays.

Ici, la quasi-totalité des logements sociaux appartiennent aux ménages qui les habitent. Plus exactement, ces ménages possèdent un bail de 99 ans sur leur appartement. Une société d’État, la Housing and Development Board (HDB), est responsable de la planification, de la construction des immeubles, de l’attribution des logements et de leur réfection.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Deux exemples d'immeubles de logements sociaux de Singapour. À gauche Tao Payoh, un des plus anciens projets, et à droite le quartier de Bedok.

C’est avec du thé chaï et des samosas que Lavinia, une enseignante d’histoire au secondaire, ouvre au Devoir les portes de son cinq pièces de 120 mètres carrés. Ranjan, son mari, est ingénieur pour la société d’électricité. Leurs trois enfants, Aanya, Dhilan (7 ans) et Logan (3 ans), bondissent d’un bout à l’autre du domicile peuplé de dinosaures. La famille héberge aussi Nancy, une aide domestique indonésienne.

Pour un jeune couple, obtenir un logement social neuf à Singapour demande généralement d’attendre entre cinq et sept ans. Lavinia et Ranjan ont donc préféré aller sur le marché de la revente des « appartements HDB », comme on les appelle ici. Une règle limite cependant la surchauffe de ces appartements d’occasion : tout montant payé supérieur à l’évaluation gouvernementale doit être acquitté sans recourir à une hypothèque.

Le contrôle que maintient l’État singapourien sur le logement fait en sorte que, dans ce pays où il coûte cher de vivre, il n’y a pas de crise du logement. Les appartements neufs de trois pièces se vendent à partir de 300 000 $ environ, ce qui est plutôt abordable compte tenu du faible taux d’imposition sur le revenu. Néanmoins, l’enrichissement constant de la population fait grimper les prix. Des appartements sociaux luxueux, dans des quartiers en vogue, se revendent désormais à plus d’un million de dollars…

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Vues des HDB de Tiang Bahru de nuit. Les aires communes des HDB invitent à la vie communautaire. Les immeubles, construits sur des colonnes, possèdent un espace libre au rez-de-chaussée. Le jour, les vieillards y jouent aux échecs chinois; le soir, les ados y boivent leurs premières bières.

Les aires communes des HDB invitent à la vie communautaire. L’immeuble où vivent les Ranjan, comme les tours semblables de 13 étages alentour, tient sur des colonnes. Cela libère de l’espace au rez-de-chaussée pour les habitants. Le jour, les vieillards y écoutent l’opéra chinois à la radio ; le soir, les ados y boivent leurs premières bières. « C’est très sécuritaire — nous sommes à Singapour », souligne Lavinia en faisant visiter son milieu de vie.

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Les rues du microquartier ne sont pas ouvertes à la circulation ; seuls les résidents peuvent y pénétrer pour garer leur voiture. Les enfants de Lavinia passent beaucoup de temps dans les modules de jeux. Un chapelet de commerces regroupe tout le nécessaire. « On peut trouver de tout ici, pas besoin d’aller ailleurs », dit notre hôte. Une foire alimentaire, où on sert d’excellents repas pour environ 5 $, se situe de l’autre côté du boulevard. En semaine, la famille profite des repas préparés par Nancy ; la fin de semaine, elle a l’habitude d’aller une ou deux fois à la foire.

Un outil de cohésion sociale

Des quartiers comme celui-là, on en trouve partout à Singapour. Jerome Lim, 57 ans, a grandi dans les années 1970 à Toa Payoh. Cette « cité nouvelle » est le premier développement de logements sociaux conçu et réalisé par le jeune pays après son indépendance. Il habitait avec sa famille au 19e et dernier étage du bloc 53, où une terrasse offrait une vue exceptionnelle sur le quartier faisant la fierté de la nation.

« Pour attirer les investissements étrangers, le gouvernement de Singapour devait prouver qu’il avait les choses en main. Et à cette fin, le logement social était une excellente vitrine », raconte M. Lim dans l’ascenseur montant vers l’appartement de son enfance. Le bloc 53 de Toa Payoh servait ainsi à accueillir les invités les plus distingués. En 1972, la reine Élisabeth II y fut invitée. Elle visita le logement de la famille Lim et serra la main du jeune Jerome.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jerome Lim devant l'appartement où il a grandit dans les années 1970 à Toa Payoh. Cette cité nouvelle est le premier développement de logement social conçu et réalisé par Singapour. M. Lim y habitait avec sa famille au 19e étage où une terrasse offrait une vue exceptionnelle sur le quartier. C'est là qu'il a rencontré la reine Elizabeth II en visite au pays en 1972.

Le logement social, hier comme aujourd’hui, sert aussi à cimenter la cohésion sociale du pays multiculturel. « Mon meilleur ami, deux étages plus bas, était pundjabi », raconte M. Lim, qui appartient à l’ethnie chinoise. Singapour compte officiellement trois groupes ethniques : les Chinois (74 % des citoyens et des résidents permanents), les Malais (14 %) et les Indiens (9 %). Dans chaque tour d’habitation, des quotas ethniques empêchent la formation de ghettos. Les propriétaires de logements sociaux ne peuvent d’ailleurs revendre leur appartement qu’à des membres de leur ethnie.

Les origines de l’ambitieux programme de logement social de Singapour remontent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sous l’administration coloniale britannique. Les kampongs (villages) sont insalubres et fréquemment ravagés par des incendies ; la ville, soumise à une forte pression démographique, déborde. Le quartier chinois hébergeait plus de 40 000 personnes au kilomètre carré : c’est trois fois plus que le Plateau Mont-Royal, l’arrondissement le plus dense de Montréal aujourd’hui.

Susan, une femme de 78 ans au regard vif, malgré le brouillard des cataractes, habitait avec sa famille une shophouse typique du quartier chinois dans les années 1940 et 1950. Ses parents étaient fleuristes ; leur boutique était installée au rez-de-chaussée de l’immeuble. La famille de sept enfants logeait dans deux pièces à l’arrière du magasin.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À Chinatown, de vieux parieurs s’agglutinent autour de quelques parties de Xiangqi – les « échecs des éléphants » – chaudement disputées. Le gouvernement est bon envers les personnes âgées et leur donne accès à des loyers modiques, voir à des repas pour les plus démunis.

Des salons funéraires faisaient des affaires dans le quartier. Ils laissaient le corps des morts dans les rues, sous de simples draps, pendant trois ou quatre jours, le temps des funérailles, puis les incinéraient. « J’aimais beaucoup jeter un oeil, se rappelle Susan. Mais un simple coup de vent pouvait soulever les draps et exposer les cadavres. Ça me faisait peur ! »

La vieille dame passe aujourd’hui ses journées au pied d’une tour de logements sociaux, à deux pas d’une chinatown devenue attraction touristique. De vieux parieurs s’agglutinent là, autour de quelques parties de Xiangqi — les « échecs des éléphants » — chaudement disputées. « Les aînés peuvent louer un logement à très bas prix, dit Susan. Le gouvernement est bon envers les personnes âgées. À ceux qui manquent de moyens, il offre un repas gratuit tous les jours. »

« Au début, le logement social donnait beaucoup de légitimité et de capital politique au gouvernement, explique le réputé sociologue Chua Beng Huat, qui était chercheur au sein du HDB dans les années 1980. Toutefois, cela s’est ensuite transformé en une pratique totalisante. Ainsi, l’ensemble des citoyens, à l’exception des 10 ou 15 % les plus riches, dépendent du HDB pour se loger. C’est donc devenu une obligation pour le gouvernement. S’il n’arrive pas à livrer la marchandise, cela devient un problème politique. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le gouvernement de Singapour rejette toute étiquette de socialisme ou d'État-providence, mais la vue de la myriade de tours d’habitation toutes numérotées évoque plutôt une imagerie communiste que le néolibéralisme mis de l'avant par le gouvernement.

En règle générale, les Singapouriens apprécient le modèle de logement social de leur pays. Certains critiquent toutefois la cristallisation, par ce programme, des valeurs traditionnelles prônées par le gouvernement. Seuls les couples mariés peuvent acheter un logement avant d’avoir 35 ans ; les célibataires, les couples non mariés et les homosexuels doivent prendre leur mal en patience. L’État pousse par ailleurs les premiers acheteurs à s’installer près de leurs parents. (La famille de Lavinia a obtenu une subventionde 40 000 $ en achetant un appartement près du domicile des parents de Ranjan.)

Le programme de logement social du HDB génère des déficits annuels d’environ deux milliards de dollars. C’est le gouvernement qui couvre ces pertes — comme celles en éducation et en santé —, mais il refuse de se réclamer de toute forme de socialisme, dit M. Chua. « Si le gouvernementavouait être un État-providence, la population considérerait toutes ces subventions comme des acquis auxquels elle a droit », souligne-t-il. N’empêche que la myriade de tours d’habitation, toutes numérotées, ressemblent à un bout de jupon communiste qui dépasse sous la robe néolibérale de Singapour.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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