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Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À la City Gallery, centre d’exposition voué au territoire singapourien, une maquette 1/5000e illustre l’ampleur des transformations qu'a connu la ville dans les 50 dernières années.

Un vieil homme s’avance vers une statue de Phra Phromet prie. L’encens brûle au pied du complexe Golden Mile, immeuble brutaliste de 16 étages dans le quartier Kallang, au coeur de Singapour. Trempée par une forte averse qui vient de s’achever, la végétation tropicale dégoutte de pluie.

Avant de poursuivre sa route, l’homme caresse une sculpture d’éléphant décorée d’une couronne de fleurs en plastique. On entend le chant des oiseaux, mais aussi le vrombissement de la circulation sur Beach Road. La mer paraît ici bien distante. Pourtant, cette route, comme son nom l’indique, longeait autrefois le littoral.

Île logée à la pointe de la péninsule malaise, Singapour a un problème de taille : elle manque d’espace. Pour y remédier, le pays remblaie obstinément de sable le pourtour de son littoral. Depuis son indépendance, en 1965, son territoire s’est agrandi de 25 % aux dépens de la mer. Il est désormais grand comme les îles de Montréal et de Laval combinées.

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

La conquête de la terre sur la mer est omniprésente à Singapour, où vivent 5,6 millions de personnes. L’aéroport de Changi tient sur du sol neuf. Le port de Tuas, actuellement en construction, exige la création de centaines d’hectares de terre ferme. Le secteur récréotouristique de Marina Bay, près du centre-ville, repose entièrement sur du remblai.

« J’ai grandi dans le secteur de Katong. Quand j’étais enfant et qu’on se promenait en voiture, je voyais les travaux de remblayage, toutes ces énormes machines qui pompaient du sable dans la carrière. Ils utilisaient des convoyeurs pour le transporter jusqu’à la côte », se rappelle le cartographe Mok Ly Yng, né en 1967. Ce dernier connaît l’évolution géographique de son pays comme le fond de sa poche.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le secteur récréotouristique de Gardens by the Bay et de Marina Bay, en bas de l'image, repose entièrement sur du remblai. Depuis son indépendance, en 1965, le territoire de Singapour s'est agrandi de 25% aux dépens de la mer.

Photo: Rodolphe de Koninck

Jadis entourée de marécages, de mangroves, de plages et de récifs coralliens, Singapour est désormais bordée de murets. À la City Gallery, centre d’exposition consacré au territoire singapourien, une maquette 1/5000e illustre l’ampleur des transformations. Le littoral n’est plus accidenté et constellé d’îlots, ni doucement courbé comme un rivage sablonneux : il est carré, tracé à l’équerre.

Dans la galerie, une carte montre le zonage du pays, bloc par bloc : commercial, communautaire, résidentiel, naturel, industriel, etc. C’est le « plan directeur » du pays, révisé tous les cinq ans par la toute-puissante société d’État responsable de la planification territoriale, l’Urban Redevelopment Authority. Rien n’est laissé au hasard. « À Singapour, toute l’île n’est qu’une ville », fait remarquer M. Mok, qui a contribué à la conception d’une exposition présentée au musée.

De verdure et de béton

Le manque d’espace dans la cité-État s’est révélé, en pratique, un formidable incubateur d’ingéniosité. Chaque centimètre carré de l’île, véritable laboratoire de densité urbaine, est mis à profit. Le gouvernement a d’ailleurs les coudées franches : à la suite de ses acquisitions incessantes, il possède environ 90 % du territoire. Aux industriels et aux résidents, il vend des baux emphytéotiques, souvent de 99 ans.

L’État encourage une constante mutation du parc immobilier. Tout près de la City Gallery, un gratte-ciel cylindrique de 52 étages, l’AXA Tower, s’enveloppe d’une chrysalide d’échafauds. De nouveaux propriétaires vont démolir l’immeuble bâti en 1986 pour le remplacer par un nouvel édifice, plus haut et plus moderne. Les tours d’habitation sociale sont périodiquement démolies, puis rebâties à neuf. Leurs habitants n’ont d’autre choix que de suivre la parade.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Vue des grattes-ciels dans le centre-ville de Singapour. La ville densement peuplée est en continuelle transformation.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une équipe de Bateau Dragon s'entraine sur la rivière du Kallang Riverside Park, qui coule devant les immeubles du même nom. Comme tous les cours d'eau de l'île, elle a été bloquée pour servir de retenue d'eau potable, mais aussi pour assurer des fonctions de loisir et de plaisance pour les habitants.

Nécessairement, la petitesse du territoire implique aussi une rareté des ressources naturelles. La gestion de l’eau est ainsi un enjeu majeur dans la cité du lion (« Singa Pura », en sanskrit). Grâce à un tuyau qui traverse le détroit de Johor, le pays importe de l’or bleu de la Malaisie. Le gouvernement singapourien souhaite toutefois s’affranchir de cette dépendance. Il mise d’abord sur une récolte accrue de son eau de pluie. À l’embouchure de chaque rivière, un barrage retient l’eau douce.

Ce n’est toutefois pas suffisant pour atteindre l’autonomie en eau potable. Le pays compte aussi sur la désalinisation de l’eau de mer et sur un traitement hors du commun — objet de fierté nationale — de ses eaux usées. Grâce à des procédés novateurs d’ultrafiltration et d’osmose inverse, il transforme ses eaux d’égout en eau potable. Cela représente 30 % de son approvisionnement. En règle générale, cette eau sert aux industries, mais elle coule dans les aqueducs lors de sécheresses.

L’extrême urbanité de Singapour pousse aussi le gouvernement à verdir la ville autant que possible. Il veut garantir à la population un certain accès à la nature. De majestueux arbres à pluie (Samanea saman) bordent les grands boulevards. Des bâtiments de tout acabit, grandioses ou modestes, intègrent de la verdure sur leur toit ou leurs murs. Cellequ’on surnomme « ville jardin » demeure néanmoins fortement bétonnée.

Un développement inarrêtable

Dans son pays ultra-urbanisé où la technologie est reine, Rachel Cheang, 25 ans, a trouvé sa parcelle de bonheur : il s’agit de Ground-Up Initiative, un « kampong du XXIe siècle », dans le quartier Yishun. Les kampongs, villages traditionnels qui foisonnaient autrefois sur l’île, servent d’inspiration à ce bric-à-brac hippie et anticapitaliste, où des bénévoles s’adonnent au jardinage, au travail du bois, à la cuisine, à l’herboristerie ou au compostage.

Dans une allée verdoyante du campus hétéroclite, Mme Cheang boit les paroles de S. K. Lye, un vieil homme qui se fait un devoir de transmettre son savoir sur les plantes médicinales. Il arrache quelques feuilles d’une plante nauséabonde qui, explique-t-il, apaise la toux. L’herboriste invite ensuite à goûter plusieurs variétés de menthe qui poussent ici. « La gomme à mâcher est interdite à Singapour. Les gens pourraient être irrespectueux et la jeter par terre », rappelle-t-il, sourire en coin.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans une allée verdoyante de Ground-Up Initiative, S. K. Lye, un botaniste passionné, se fait un devoir de transmettre ses savoirs sur les plantes médicinales à Rachel Cheang et à un groupe d'étudiants en visite.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Chantier de construction dans le centre-ville. À travers tout le territoire, les chantiers de construction ou de rénovation abondent.

Un petit cours d’eau au fond sableux serpente le terrain. Juste en face, le paysage est tout autre : des tracteurs et des camions préparent le sol pour un grand chantier de construction. Le gravier s’empile et la verdure s’évanouit. « Parfois, je m’assieds là pour lire, près du ruisseau, raconte Mme Cheang. Avant le mois de juin, ce chantier de construction n’existait pas. C’est tragique de savoir qu’un jour, notre espace subira exactement le même sort… »

Le destin de Ground-Up Initiative (GUI) est symptomatique d’une Singapour où rien, ou presque, ne peut s’opposer au développement du territoire. L’organisme louait depuis 2008 le lot vacant appartenant à l’État. Dans le plan directeur de 2019, ce coin de Yishun a été attribué à l’habitation. Le bail de GUI s’achève l’an prochain : la construction de logements semble imminente.

Ces sacrifices sont-ils inévitables ? « Nous ne manquons pas d’espace », répond l’architecte pionnier Tay Kheng Soon. Concepteur de plusieurs édifices mythiques de Singapour — dont le complexe Golden Mile, qui sera bientôt rénové de fond en comble —, l’architecte de 82 ans est l’une des rares voix qui n’hésitent pas à critiquer les orientations du gouvernement en matière d’urbanisme.

Si tous les immeubles avaient 40 étages, indique M. Tay, l’ensemble du parc immobilier n’occuperait qu’un pour cent du territoire. Cela permettrait de quintupler les espaces verts au centre de l’île, et « on pourrait réintroduire les tigres ! » souligne le vieil homme. En outre, croit-il, la stricte compartimentalisation du territoire nuit au tissu social. L’architecte émérite prône la densité — « le plus dense, le mieux » — et la mixité des usages.

« On ne peut pas s’enraciner »

La pression pour constamment densifier l’espace fait en sorte que Singapour ne cesse de changer de visage. Rodolphe De Koninck était un jeune homme la première fois où il a jeté son regard sur le pays, alors indépendant depuis seulement deux ans. Un demi-siècle plus tard, le célèbre géographe québécois, en visite dans la cité du lion, voit toujours la ville avec les yeux du coeur. « Allez ! On monte, on aura une bien meilleure vue en haut », dit-il en grimpant dans l’autobus à deux étages en direction du jardin botanique.

Singapura, il l’a d’abord parcourue à moto. Filant de kampong en kampong, il étudiait, pour son doctorat en géographie, les paysans maraîchers chinois de l’île. Puis, quand sa femme, Hélène, l’a rejoint, c’est à bord d’une Fiat Cinquecento qu’il sillonnait le territoire. Après avoir obtenu son diplôme, en 1970, et jusqu’à la pandémie, en 2020, M. De Koninck est revenu chaque année à Singapour, à une exception près. La ville jardin lui servait de base pour mener des projets de recherche partout en Asie du Sud-Est.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Rodolphe De Koninck était un jeune homme la première fois où il jeta le regard sur le jeune pays, alors indépendant depuis seulement deux ans. Jusqu’à la pandémie, en 2020, il est revenu chaque année à Singapour, à une exception près

Malgré sa fine connaissance de la cité-État, il se surprenait à s’y égarer au fil de ses voyages. L’église, le village ou le cimetière qu’il connaissait si bien soudain avait disparu. Une cité nouvelle apparaissait. « Je me suis mis à me demander comment la population faisait pour endurer ça », raconte-t-il sur un banc du jardin botanique, sous un soleil au zénith. Certes, les familles déplacées se faisaient offrir de généreuses compensations financières, et on s’assurait qu’elles puissent exercer leur métier. Néanmoins, M. De Koninck constatait une étonnante résignation.

Grâce à cette perspective unique, le professeur a élaboré une théorie sur Singapour : « l’aliénation du territoire ». La population « abandonne » son attachement aux lieux, à ses souvenirs d’enfance, à sa petite histoire. Elle remet tout cela entre les mains de l’État. En contrepartie, ce dernier lui assure la prospérité, lui offre un meilleur logement, crée une ville toujours plus belle, toujours plus verte.

Dans le kampong moderne de Ground-Up Initiative, Rachel Cheang n’est pas certaine de vouloir lâcher prise ainsi. Comme d’autres membres de sa génération, elle s’interroge sur l’entière subordination de la terre aux impératifs de croissance économique. « On sent qu’on ne peut pas s’enraciner à Singapour, car toute attache au territoire finira par disparaître », dit-elle.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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