À Taïwan, la guerre est de moins en moins hypothétique

Un navire largue une grenade sous-marine lors de l’exercice annuel de Han
Kuang, sur la mer près du port de la marine de Suao, dans le comté de Yilan. 
Photo: Sam Yeh Agence France-Presse Un navire largue une grenade sous-marine lors de l’exercice annuel de Han
Kuang, sur la mer près du port de la marine de Suao, dans le comté de Yilan. 

Debout sur son bateau, le nez au vent et l’esprit déjà au large, le vieux Li Chen, pêcheur de calmars dans le petit port de Hsinchu, à quelques kilomètres à l’ouest de la capitale taïwanaise, avait surtout envie d’en rire, plutôt que d’en pleurer. « La guerre ? Pourquoi ne pas en démarrer une ? Tout de suite, même ? On devrait se battre les uns contre les autres pour voir si ça va stimuler l’économie, pour voir si les gens vont arrêter de souffrir et pour voir aussi si ça va nous permettre de vivre en paix. »

Célèbre pour son marché aux poissons, la municipalité de Hsinchu, à Taïwan, l’est également pour être le point le plus rapproché de la Chine : 68 miles nautiques, ou 126 km, séparent les deux pays, espace que coupe en deux la ligne médiane du détroit de Formose, que les pêcheurs du coin frôlent quotidiennement, avec, depuis plusieurs mois, la sensation d’une menace grandissante venant de l’autre bord.

« La tension a toujours été là, laisse tomber Aldam Chen devant son étal de crevettes vivantes grouillant dans des bacs remplis d’eau. La présence des patrouilles militaires taïwanaises se fait également de plus en plus sentir. Il y a quelques jours, un bateau de pêche chinois a traversé la ligne pour lancer des insultes aux pêcheurs d’ici. Mais cela reste un cas isolé. »

Jusqu’à quand ? C’est la question que plusieurs se posent désormais sur le territoire autonome de la jeune démocratie taïwanaise, revendiquée par Pékin avec une intensité soutenue et surtout des manoeuvres militaires proches de l’île de plus en plus inquiétantes.

Photo: Fabien Deglise Le Devoir Li Chen, pêcheur de calmars, dans le petit port de Hsinchu.

Les dernières, lancées après la visite début août de la numéro 3 du gouvernement américain, Nancy Pelosi, et de leaders du Congrès, qualifiée de provocation par le régime de Xi Jinping, ont été vues par le ministère de la Défense taïwanais comme la « simulation d’une attaque » de Taïwan afin de « tester les capacités » militaires de la Chine, sur mer et dans les airs, en vue d’une invasion prochaine.

Une perspective amplifiée il y a six mois par le déclenchement de la guerre en Ukraine menée par la Russie, que tout le monde a bien en tête ici et qui a fait passer un risque latent depuis plusieurs décennies au rang des événements de plus en plus probables.

« La guerre en Ukraine a éveillé les consciences à Taïwan sur le fait que les conflits entre les régimes autoritaires et les démocraties n’étaient plus seulement idéologiques. Ils peuvent aujourd’hui se transformer en guerres », résume le jeune politicien Vincent Chao, rencontré dans son bureau de campagne à Taipei. L’homme, ex-chef de cabinet au Conseil de la sécurité nationale, brigue un poste au conseil municipal de la capitale taïwanaise pour le Parti démocrate progressiste (PDP) au pouvoir, qui clame la souveraineté de l’île, en vue des élections cet automne.

Taïwan n’est pas un pays faible. Nous sommes plus petits que la grande et puissante Chine, mais pas sans défense.

 « L’Ukraine a changé nos perceptions, note Vincent Chao. Mais ça n’a pas changé les perspectives politiques à Taïwan, où les partis de la coalition bleue [prochinois] appellent toujours à un dialogue avec la Chine pour maintenir le statu quo et où ceux de la coalition verte [protaïwanais et souverainistes pour la plupart] estiment que la coopération avec les autres démocraties est plus que jamais cruciale pour renforcer notre propre défense, assurer notre survie et affirmer notre souveraineté, bien réelle, que la Chine conteste. »
 

 

L’esprit de la guerre

Dans la petite ville de Tainan, au sud de l’île, l’esprit de la guerre était forcément présent en ce dimanche après-midi de juillet devant une frégate de l’armée taïwanaise démilitarisée devenue attraction touristique pour les familles du coin. Dans le parc bordant le détroit, un groupe de jeunes réservistes s’y était rassemblé pour promouvoir les métiers de l’armée auprès des rares enfants passant autour d’eux.

« La menace chinoise ne change rien à notre démarche, laisse tomber timidement Lin Wing, le plus âgé du groupe de formateurs. Nous venons régulièrement ici pour parler de l’importance de l’armée aux enfants. Parce que c’est important. Et c’est ce que nous allons continuer de faire à l’avenir, sans penser à ce qui se passe plus haut au-dessus de nous. »

Dans la cour des grands, le niveau d’alerte semble toutefois avoir monté de plusieurs crans depuis l’annonce faite plus tôt cet été par le gouvernement américain d’une proposition de ventes d’armes à Taïwan pour une valeur de 108 millions $US. Il s’agit de la quatrième transaction depuis le début de l’année 2022 et la cinquième depuis l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, dont le gouvernement a réaffirmé son appui à l’île autonome, tout en cherchant à ménager les tensions que cela pourrait induire entre les États-Unis et la Chine.

Photo: Sam Yeh Agence France-Presse Un homme participe à une simulation d’attaque aérienne en vue d’une éventuelle invasion chinoise.

Après un exercice de protection civile mené en grande pompe à la grandeur de l’île fin juillet, le Wan An Drill, pour préparer la population locale à l’éventualité d’une attaque, Taïwan a orchestré des manoeuvres militaires d’envergure sur terre, sur ses eaux territoriales et dans les airs. L’exercice annuel baptisé Han Kuang a pris lui aussi une dimension symbolique plus grande que les années précédentes et a intégré des analyses du champ de bataille russo-ukrainien pour affûter le système de défense taïwanais, a indiqué plus tôt cette année le ministère de la Défense nationale.

« Taïwan n’est pas un pays faible, résume le chef de la diplomatique taïwanaise, Joseph Wu, rencontré au ministère des Affaires étrangères à Taipei par Le Devoir quelques jours plus tôt. Nous sommes plus petits que la grande et puissante Chine, mais pas sans défense. Nous pouvons compter sur l’aide des États-Unis et d’autres démocraties pour nous préparer à nous battre, s’il le fallait, avec désormais en tête la résistance des Ukrainiens » et leur capacité à se défendre contre leur agresseur, « qui est devenue également une inspiration pour nous », ajoute-t-il.

Intimidations et perceptions

 

La démonstration de force se fait d’ailleurs des deux côtés du détroit. Début août, la Défense taïwanaise a une fois de plus annoncé que 21 avions de l’armée de l’air chinoise avaient pénétré à nouveau dans sa zone d’identification de défense aérienne, s’ajoutant aux quelque 600 déjà enregistrés depuis le début de l’année 2022. Des actes d’intimidation qui commencent d’ailleurs à ébranler les perceptions à Taïwan sur le rapport que l’île devrait désormais entretenir avec son voisin menaçant.

Dans un sondage conduit par la Taiwanese Public Opinion Foundation et dévoilé la semaine dernière, plus de 55 % des Taïwanais estiment que ces intrusions érodent grandement les timides volontés de réunifier un jour l’île à la Chine.

Pire, dans la même proportion, ils affirment désormais leur soutien à l’indépendance complète de Taïwan, un sentiment grandissant, y compris au sein des formations politiques traditionnellement prochinoises qui, depuis près de cinq ans, pâtissent d’un climat de plus en plus tendu entre les deux ri ves du détroit et voient leurs appuis décliner au profit du Parti démocrate progressiste (PDP), au pouvoir depuis 2016. Le Minjindang (parti du peuple qui avance), comme on l’appelle ici.

« La guerre en Ukraine nous a ébranlés », résume Steven Wu, jeune candidat du Kuomintang (KMT), le parti conservateur taïwanais, prochinois, à la législature locale de Hsinchu, sur la côte ouest du pays.

Photo: I-Hwa Cheng Agence France-Presse Vue d’ensemble d’un exercice d’intervention d’urgence à Nouveau Taipei.

« Nous restons en faveur d’un dialogue, de la construction d’un rapport de confiance avec la Chine, pour que les Chinois cessent de nous considérer comme des ennemis. Mais en même temps, nous ressentons désormais au sein du parti l’importance de répéter que Taïwan est un pays indépendant et libre. »

Une indépendance que conteste Pékin, qui a fait de la réunification une pièce maîtresse de sa politique intérieure, allant même jusqu’à bâtir des scénarios délirants pour en faire espérer la concrétisation prochaine.

Dans un récent plan de développement de son réseau routier, dévoilé en février 2021 par le Conseil des affaires de l’État chinois, Pékin a en effet inclus un nouveau lien autoroutier entre le continent et… Taipei, en vue de rapprocher les deux capitales. La proposition forcerait la construction d’un tunnel sous-marin ou d’un pont sur la distance de 126 km séparant l’île principale de Taïwan de la Chine.

Actuellement, le plus grand pont du monde, le pont Haiwan, en Chine, ne fait que 42,4 km, la main de l’ingénieur au-dessus de l’eau n’étant pas encore allée plus loin.

« Ce qu’on peut concéder à la Chine en ce moment, c’est qu’elle a beaucoup de rêves », ironise Vincent Chao en parlant de ce lien comme d’une « fiction risible ».

Le pont — ou le tunnel — devrait déboucher dans la région de Hsinchu où la perspective n’émeut pas vraiment le vieux pêcheur Sun Hsin-Fang, qui en a vu passer, des choses, en 90 printemps.

« La Chine ne viendra jamais ici. Les choses vont rester comme elles sont », prévoit-il devant ses bacs remplis de flocons de poissons séchés, très prisés au déjeuner à Taïwan. Et il ajoute : « Je suis allé en Chine, j’ai voyagé ailleurs dans le monde, et je peux vous dire que nous sommes tous pareils, tous humains. Il n’y a aucune raison valable de se faire la guerre. »

Avec Alisa Chih Yun Chen

 


Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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