Des civils taïwanais inspirés par la résistance ukrainienne

Une affiche posée dans un parc de la ville de Tainan, dans le sud du pays, pour appeler les enfants à s’initier aux métiers de la guerre.
Photo: Fabien Deglise Une affiche posée dans un parc de la ville de Tainan, dans le sud du pays, pour appeler les enfants à s’initier aux métiers de la guerre.

Durant les dix dernières années, Carl Pelletier, Taïwanais d’origine québécoise établi dans la région de Kaohsiung, dans le sud de l’île, avait envisagé une existence paisible sur ce territoire autonome, entre travail comme professeur d’anglais et balades à moto dans les montagnes. Et puis, le déclenchement de la guerre en Ukraine, couplé à la rhétorique toujours plus belliqueuse déployée par Pékin depuis la fin des années 2010 à l’endroit de Taïwan, est venu tout chambarder.

« Je n’avais jamais pensé être obligé de partir un jour d’ici, laisse tomber l’homme dans la soixantaine, rencontrée en juillet dernier en compagnie de sa femme, Mai, originaire du coin. Mais cela fait désormais partie de notre nouvelle réalité. À la maison, nous avons des valises prêtes, au cas où. J’ai aussi renouvelé mon inscription au registre des expatriés de la représentation canadienne à Taipei. Et, avec des collègues de travail, je songe même à suivre des cours d’autodéfense et de maniement des armes. En prévision de ce qui pourrait survenir. »

Et il n’est pas le seul.

Poussés par les images dramatiques en provenance de l’Ukraine et par les actes d’intimidation militaire chinois qui s’intensifient dans le ciel taïwanais, ils sont désormais des milliers d’habitants de l’île asiatique à penser un peu plus sérieusement à la guerre et surtout à la résistance, et ce, en intégrant des sessions d’entraînement à la manipulation d’armes à feu et à la défense civile en zone urbaine.

« Après la répression chinoise À Hong Kong en 2019, le nombre d’étudiants a commencé à augmenter, résume Max Chiang, président de la compagnie Polar Light, qui offre ce type de formation à Taïwan. Et la tendance va en s’amplifiant depuis le début de l’année avec une demande de deux à quatre fois supérieure à celle des années précédentes. Plus de la moitié des nouveaux inscrits affirment que c’est la guerre en Ukraine qui les a incités à venir nous voir. »

Défendre l’île « coûte que coûte »

Il y a 15 ans, quand il a fondé sa compagnie, M. Chiang dit avoir surtout fait face au scepticisme des gens autour de lui. « Nous avions alors un dialogue avec la Chine, alors pourquoi chercher à se défendre contre elle ? me disait-on. Mais les perceptions ont changé. Désormais, les gens ont conscience que Taïwan est un pays à part entière, que son territoire est menacé et qu’il mérite d’être défendu. »

Depuis le début de l’année, près de 2000 personnes ont décidé de prendre les armes factices offertes pour l’entraînement par Polar Light, s’ajoutant ainsi aux 4000 qui les ont précédées en 2021.

« La clientèle est très variée, poursuit le chef d’entreprise. Ce sont des gens d’un peu partout, âgés de 18 à 65 ans. Les femmes aussi sont plus nombreuses. Elles représentaient 5 à 10 % des étudiants avant. Elles sont maintenant plus de 40 %. »

Une fois par mois, Yu Quan Wang, ex-militaire, employé d’une compagnie de nouvelles technologies et formateur pour Polar Light dans la région de Taichung, au sud de la capitale, croise plusieurs dizaines de ces résistants en formation.

« On s’entraîne aux combats de rue, au montage et au démontage des armes, dit-il, l’air timide, mais le regard déterminé. Je sens que c’est quelque chose qui est pris très sérieusement par les participants désormais. C’est un peu comme se construire une police d’assurance. On ne sait pas si et quand on va en avoir besoin, mais il est préférable d’en avoir une. »

Le gouvernement taïwanais permet ce type de formation à la guerre et à la résistance depuis plusieurs années, en s’assurant toutefois que les armes utilisées soient non létales. La possession d’armes à feu est sévèrement contrôlée sur le territoire autonome et aucune modification à ce cadre n’est envisagée, malgré les circonstances.

« Hong Kong et Taïwan ont bien sûr deux réalités différentes, commente Lawrence, un dissident hongkongais dans la jeune trentaine qui s’est réfugié sur l’île après la chute de sa démocratie en 2019. Mais l’histoire nous a enseigné que la liberté peut disparaître très vite face à un régime autoritaire. Ce qui va sauver celle des Taïwanais, c’est la défense nationale, oui, mais surtout leur volonté collective à vouloir la conserver, coûte que coûte. »

Améliorer sa défense militaire

 

Dans les pages du Guardian, l’amiral Lee Hsi-ming, ancien chef de la marine et chef d’état-major général, a récemment appelé à la construction d’une force de défense territoriale formée de civils soutenue par le gouvernement. Selon lui, elle pourrait être formée au maniement d’armes légères, comme des missiles javelots ou des drones de petite taille, et compter sur un commandement hyperlocal avec un accès aux armes et aux caches de premiers secours en cas d’attaque. Cette résistance pourrait « mener une guérilla, frapper et fuir. Elle peut être une sorte de force logistique », a-t-il indiqué.

Un projet pas totalement défendu par le gouvernement, qui préfère plutôt envisager une prolongation de la conscription militaire afin de renforcer les capacités de défense de Taïwan et abolir une option de service public non militaire vers laquelle beaucoup de jeunes Taïwanais, sans doute plus pacifistes, ont décidé de se tourner dans les dernières années. C’est du moins ce qu’a présenté au début de l’été le ministre de l’Intérieur, Hsu Kuo-yung, devant les parlementaires de l’île comme moyen de faire face « aux menaces existentielles ». « Nous n’attendons pas l’appui du gouvernement, dit Yu Quan Wang. L’urgence est là et nous devons, comme citoyens, accélérer notre préparation à la résistance. »

Pour Hsien-Sen Lin, directeur de l’Institut des sciences politiques de la National Taiwan Normal University, « l’utilisation de la puissance civile pour soutenir les opérations militaires » est une bonne chose, mais « Taïwan doit aussi renforcer immédiatement sa défense nationale en augmentant son budget et en renforçant la conscription militaire » des citoyens en âge de combattre, explique-t-il en entrevue. Un appel entendu par le gouvernement qui, en juillet, a proposé une hausse de l’enveloppe consacrée à sa défense pour la faire passer à 4 % du PIB — contre 2,1 % depuis quelques années.

« Une attaque de la Chine est possible dans les cinq prochaines années, prédit pour sa part Max Chiang. C’est une courte période pour se préparer et surtout pour surmonter notre fragilité face à une invasion », conclut-il.

Avec Alisa Chih Yun Chen

   

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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