Le patrimoine de Taïwan se protège d’une attaque chinoise

Des touristes regardent les environs depuis le belvédère du Musée national du Palais de Taïwan, à Taipei. L’institution prépare la sauvegarde des ses quelque 700 000 pièces d’art chinois, la plus grande collection d’objets artisanaux asiatiques du monde.  
Photo: Sam Yeh Agence France-Presse Des touristes regardent les environs depuis le belvédère du Musée national du Palais de Taïwan, à Taipei. L’institution prépare la sauvegarde des ses quelque 700 000 pièces d’art chinois, la plus grande collection d’objets artisanaux asiatiques du monde.  

Le drame s’est joué bien loin, mais dans le milieu muséal taïwanais, il est encore vécu de très près.

En occupant l’est et le sud de l’Ukraine, après le début de la guerre d’invasion amorcée il y a six mois, les forces russes n’ont pas seulement pris le contrôle d’une partie du territoire ukrainien. Elles ont également pillé ses oeuvres d’art, son patrimoine, dont des vestiges de la civilisation antique des Scythes, datant du IVe siècle av. J.-C., exposés dans le musée d’histoire régionale de Melitopol, ou encore des pièces majeures de l’artiste Arkhip Kuindzhi et du peintre romantique russe Ivan Aivazovsky détenues par le musée Kuindzhi de Marioupol.

À Lviv, la capitale culturelle de l’Ukraine, le déclenchement soudain de cette guerre, à laquelle beaucoup d’Ukrainiens ne croyaient pas, a forcé les employés du Musée national Andrey Sheptytsky à emballer à la hâte en mars dernier des pièces fondamentales de sa collection. Ces oeuvres qui témoignent de la richesse historique de l’Ukraine ont été mises à l’abri des frappes ennemies et de la volonté affichée du Kremlin d’éradiquer la culture de ce pays.

Un scénario catastrophe que le Musée national du Palais à Taipei n’avait jamais envisagé pour lui-même, mais qui, depuis quelques mois, dans la foulée de cette guerre européenne et sous la pression constante d’une Chine qui appelle à reprendre le contrôle de la jeune démocratie taïwanaise, fait désormais partie de sa nouvelle réalité.

En juillet dernier, l’institution qui trône au sommet de la petite colline Yangmingshan, dans un quartier excentré de la capitale taïwanaise, a tenu en effet son tout premier « exercice de préparation à la guerre » en plus de 70 ans d’histoire. Ce plan de contingence visait à préparer la sauvegarde des quelque 700 000 pièces d’art chinois détenues par ce musée qui possède la plus grande collection d’objets artisanaux asiatique du monde, et ce, dans la perspective d’une guerre avec la Chine qui devient de moins en moins hypothétique.

Des trésors sauvés des purges

 

« Nous avons toujours été prudents et préparés face aux risques, laisse tomber en entrevue au Devoir Mi-Cha Wu, directeur du Musée national du Palais, rencontré un matin de juillet au pied de l’institution. Les catastrophes naturelles, le terrorisme depuis le début du siècle, mais jamais le déclenchement d’une guerre. L’Ukraine nous a incités à accélérer notre préparation en nous enseignant qu’il fallait être prêts pour la guerre en tout temps, car cela reste imprévisible. »

En se repliant sur l’île de Taïwan en 1949, après la victoire des communistes durant la guerre civile, le gouvernement de Tchang Kaï-chek a emporté avec lui des milliers de pièces des collections du palais impérial de la Cité interdite de Pékin, rassemblées à partir de 1914 par la Chine, et qui depuis fondent celles du Musée national du Palais de Taïwan.

Ces calligraphies, peintures, bronzes datant des dynasties Qing, mais aussi Song, Yuan et Ming, ont ainsi été épargnés lors des purges culturelles menées par Mao Tsé-toung entre les années 1960 et 1970. À l’époque, de larges pans du patrimoine chinois ont été détruits durant la campagne de Mao contre les « Quatre Vieilleries » : anciennes coutumes, culture, habitudes et idées.

Nous ne sommes qu'un musée, nous comprenons la conservation, l’art, le patrimoine, l’histoire, mais pas la guerre. L’exercice de préparation a été réalisé avec la collaboration de membres de la défense nationale, de la sécurité civile et du pouvoir politique de Taïwan.

 

En mars dernier, Mi-Cha Wu s’est présenté devant le pouvoir législatif taïwanais pour faire part aux élus de ses inquiétudes quant à la perspective d’une attaque chinoise sur Taïwan et ses conséquences sur les collections du Musée. Il a appelé à les déménager en partie dans un endroit moins facile à cibler pour Pékin. Un défi de taille sur ce territoire insulaire au climat humide presque permanent durant l’année.

« Nous ne sommes qu’un musée, nous comprenons la conservation, l’art, le patrimoine, l’histoire, mais pas la guerre, dit le directeur. L’exercice de préparation a été réalisé avec la collaboration de membres de la défense nationale, de la sécurité civile et du pouvoir politique de Taïwan. »

L’endroit choisi pour mettre les oeuvres à l’abri n’a pas été dévoilé.

Une cachette à l’étranger ?

« Il est difficile de dire quelles pièces pourraient intéresser les forces chinoises, dit M. Wu. Les peintures datant de 800 à 900 ans ou les calligraphies de 1000 ans pourraient en faire partie, en raison de leur grande valeur. » Ironiquement, la collection du musée, en ayant survécu aux années Mao, vient également renforcer l’idée que le Kuomintang (KMT), le parti de Tchang Kaï-chek, qui a fondé Taïwan, est le véritable gardien de la culture chinoise, ce que cherche à nier Pékin en tentant de ramener l’île, devenue une démocratie florissante au fil de son histoire, dans son giron.

Fin juillet, le Musée a démenti l’information voulant qu’une partie de sa collection eût déjà pris la route des États-Unis et du Japon pour y être mise à l’abri d’une éventuelle guerre. Mi-Cha Wu affirme même ne pas avoir eu d’échanges avec des institutions muséales d’autres pays lors de la mise en place de son plan de contingence. Mais il ajoute ne pas être fermé à l’idée d’une coopération allant en ce sens.

« Si la guerre devait se produire, nous n’allons pas être une priorité, comme musée, pour les services de défense et de protection du territoire. Ils vont davantage être tournés vers la protection des civils et des infrastructures, dit-il. C’est pour cela que nous devons faire face à cette éventualité seuls, avec les ressources que nous avons », conclut-il.

Avec la collaboration d’Alisa Chih Yun Chen

 

Ce reportage a été financé grâce
au soutien du Fonds de journalisme
international Transat-
Le Devoir.

  

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