Un «bouclier de silicium» pour protéger Taïwan

Vue aérienne d’une usine de la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) à Nankin, dans la province orientale du Jiangsu, en Chine. À elle seule, la TSMC détient 54 % des parts du marché mondial des microprocesseurs, pour la construction de téléphones dits intelligents, d’ordinateurs, de voitures, d’équipements médicaux et plus encore.
Photo: Agence France-Presse Vue aérienne d’une usine de la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) à Nankin, dans la province orientale du Jiangsu, en Chine. À elle seule, la TSMC détient 54 % des parts du marché mondial des microprocesseurs, pour la construction de téléphones dits intelligents, d’ordinateurs, de voitures, d’équipements médicaux et plus encore.

Sur l’autoroute qui conduit vers Taipei, depuis la petite ville de Hsinchu sur la côte ouest de Taïwan, les quatre lettres reviennent de manière frénétique sur les façades des usines bordant l’axe de communication : TSMC.

Quelques kilomètres suffisent pour prendre conscience de l’emprise de la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company dans le paysage taïwanais. Tout comme de celle d’autres compagnies un peu plus mineures, mais dont la présence sur l’île asiatique pourrait prévenir le déclenchement d’une guerre entre la Chine voisine et ce territoire autonome devenu au fil des décennies une composante cruciale de l’économie mondiale et des nouvelles réalités technologiques avec son industrie dominante des microprocesseurs.

À elle seule, la TSMC détient 54 % des parts du marché mondial en la matière, pour la construction de téléphones dits intelligents, d’ordinateurs, de voitures, de réfrigérateurs, de téléviseurs, d’équipements médicaux, de surveillance, de contrôles des flux vitaux, d’infrastructures de communication… Juste devant la coréenne Samsung (16 %).

Si Taïwan est attaquée et que cela provoque une interruption de ce commerce, les répercussions vont être sérieuses à travers le monde. L’impactéconomique, mais aussi social, va être bien plus important que celui provoqué par la guerre en Ukraine. 

 

La quasi-totalité (92 %) des puces de très haute qualité, prisées par les Apple, IBM et Qualcomm de ce monde, proviennent également des usines taïwanaises, qui selon le Stimson Center, un groupe de réflexion américain sur la sécurité internationale, la prospérité et la justice, forment aujourd’hui rien de moins qu’un « bouclier de silicium » pour protéger l’île, écrit-il dans un rapport publié à la mi-août.

« Si Taïwan est attaquée et que cela provoque une interruption de ce commerce, les répercussions vont être sérieuses à travers le monde, laisse tomber le chef de diplomatie taïwanais, Joseph Wu, en entrevue au Devoir. L’impact économique, mais aussi social, va être bien plus important que celui provoqué par la guerre en Ukraine. »

Le pétrole du XXIe siècle

Devant son magasin de matériel électronique, dans la vieille ville de Taipei, Huang Yung Wie attendait les clients, un matin de juillet où la chaleur humide et accablante lui laissait peu d’espoir d’avoir une journée profitable. Alors, il a pris le temps de parler.

« La guerre avec la Chine ? Ça ne se produira pas, a-t-il prédit, tout en cherchant l’air frais sortant par la porte ouverte de son commerce. Ce n’est dans l’intérêt de personne, pas même de la Chine. Son économie ne va déjà pas très bien ; en fragilisant le secteur des microprocesseurs, elle ne ferait qu’aggraver son problème. »

Et pour cause : 70 % des besoins en puces électroniques de l’empire du Milieu sont comblés aujourd’hui par la production taïwanaise. Celle de la TSMC, principalement. Pékin ne produit que 6 % des microprocesseurs dont le régime de Xi Jinping a besoin pour nourrir sa nouvelle économie, communiste, autoritaire et hypertechnologique, et surtout un marché d’objets communicants et connectés qui ne peuvent désormais plus s’en passer.

Certes, une invasion du territoire pourrait lui permettre de mettre la main sur ce que l’on qualifie aujourd’hui de « pétrole du XXIe siècle » et renforcer ainsi sa mainmise, déjà oppressante, sur la consommation à l’échelle mondiale, mais non sans le risque d’une perturbation de ce marché que plusieurs grandes puissances du monde, les États-Unis en tête, vont chercher à défendre.

La guerre avec la Chine ? Ça ne se produira pas. Ce n’est dans l’intérêt de personne, pas même de la Chine. Son économie ne va déjà pas très bien ; en fragilisant le secteur des microprocesseurs, elle ne ferait qu’aggraver son problème.

 

« Personne ne peut contrôler TSMC par la force. Si vous prenez la voie de la force militaire ou celle d’une invasion, vous allez rendre les usines TSMC inutilisables », a prévenu le grand patron de la compagnie, Mark Liu, dans une entrevue accordée au début du mois au réseau CNN. « Nos usines de fabrication sont si sophistiquées qu’elles dépendent d’une connexion en temps réel avec le monde extérieur, avec l’Europe, avec le Japon, avec les États-Unis, pour leurs besoins en matériaux, en produits chimiques, en pièces de rechange, en logiciels d’ingénierie et en diagnostics. »

Selon lui, « la guerre ne ferait aucun gagnant, tout le monde perdrait ».

Augmenter le « coût »

Pour le jeune politicien Vincent Chao, ex-chef de cabinet du Conseil de la sécurité nationale du gouvernement taïwanais, ce « bouclier de silicium » n’est pas à négliger dans la géostratégie qui se déploie depuis quelques mois sous la pression d’une Chine qui semble prête, coûte que coûte, à prendre le contrôle de la jeune démocratie taïwanaise. Mais il doit aussi être considéré avec « prudence », explique-t-il depuis son bureau de campagne à Taipei, où il brigue un poste à la législature locale en vue des élections cet automne.

« Les compagnies qui soutiennent ce marché sont des compagnies privées qui n’ont pas forcément la défense de Taïwan pour principal objectif. On ne peut pas compter uniquement sur elles. Oui, la communauté internationale peut en faire un objectif commercial à défendre. Mais Taïwan a aujourd’hui besoin de plus que ça. »

Selon lui, la guerre en Ukraine, qui a bousculé l’ordre mondial et mis en péril des équilibres énergétiques et alimentaires dans plusieurs pays du monde, a finalement enseigné qu’« un régime de dissuasion était toujours plus efficace avant qu’après le déclenchement d’un conflit », dit-il.

« Les microprocesseurs peuvent faire partie de ce régime. Nous devons toutefois aussi continuer à travailler sur la construction de relations réalistes entre Taïwan et les autres démocraties du monde, de manière à continuer d’augmenter le risque et le coût pour la Chine en cas d’invasion ou d’attaque. Cela reste notre meilleur rempart », conclut-il.

 

Avec la collaboration d’Alisa Chih Yun Chen


Ce reportage a été financé grâce
au soutien du Fonds de journalisme
international Transat-Le Devoir.

 

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