La crise sri lankaise s'accentue, le président s'accroche

Des Sri Lankais attendent en file pour acheter du pétrole à usage domestique dans une station d’approvisionnement à Colombo.
Photo: Ishara S. Kodikara Agence France-Presse Des Sri Lankais attendent en file pour acheter du pétrole à usage domestique dans une station d’approvisionnement à Colombo.

Dans le pays, qui subit de plein fouet la pire crise économique depuis son indépendance en 1948, les pénuries d’essence, de gaz, de médicaments et de nourriture s’accumulent. Mais malgré les contestations, le président s’accroche au pouvoir.

La nuit vient de tomber sur Colombo, mais la file n’arrête pas de s’étendre. Des centaines de véhicules s’alignent dans une queue interminable, au centre de la capitale sri lankaise : des taxis, triporteurs, petites voitures particulières ou berlines allemandes rutilantes. Toutes les classes sociales sont ainsi réunies dans la lutte quotidienne des Sri Lankais : obtenir de l’essence.

Dans un bruit rauque de moteur diesel, le camion blanc de Vajira Kumar arrive enfin jusqu’à la pompe. « Je passe mes journées dans ces files, souffle ce livreur de journaux, les yeux cernés sous ses cheveux grisonnants. Quand j’obtiens enfin du carburant, je pars livrer jusqu’à 6 heures du matin. Puis je reviens faire la queue. Avant, j’avais un autre travail pendant la journée, maintenant c’est plus possible. » Il n’a pas terminé sa phrase qu’une dispute éclate à la pompe voisine, où l’essence de meilleure qualité, réservée aux tuk-tuks, vient de s’épuiser. L’un des chauffeurs, en rage, accuse le gérant d’avoir vendu pour 20 000 roupies d’essence (72 dollars canadiens) au conducteur d’une grosse voiture, soit deux fois le maximum autorisé. Le gérant nie, mais se réfugie dans un coin de la station quand on l’interroge, à côté de la propriétaire d’une Audi blanche et de son amie, deux femmes pimpantes couvertes de bijoux. Elles assurent avoir fait la queue et disent souffrir aussi de cette crise, à leur manière : « Quand nous nous retrouvons entre amies, nous devons maintenant partager la même voiture pour économiser de l’essence, raconte Anita, dans un rire nerveux. Et pour la première fois, on vient de me refuser un visa pour aller en Europe. »

Le Sri Lanka est entré depuis le début de l’année dans la pire crise économique depuis son indépendance, en 1948, ce qui entraîne des pénuries en cascade et un appauvrissement de ce pays asiatique émergeant de 22 millions d’habitants. Le résultat d’une accumulation de conjonctures catastrophiques et de décisions désastreuses : les attentats contre des églises en avril 2019, suivis par la pandémie de COVID-19, ont fait disparaître les touristes. Ce secteur, qui contribuait à 5,6 % du PIB en 2018, est tombé à 0,8 % en 2020. Cela a tari une source essentielle de devises étrangères, et rendu encore plus difficile le paiement de lourdes dettes, contractées principalement envers le Japon et la Chine.

En décembre 2019, le nouveau président, Gotabaya Rajapaksa, aggrave la situation en réduisant les taxes : le taux de la TVA est divisé par deux, le palier pour le paiement de l’impôt sur le revenu passe de 500 000 à 3 millions de roupies par an (15 000 euros au taux de l’époque). Ce qui aurait entraîné une perte fiscale estimée à 2 % du PIB et fini de vider les caisses de l’État. Les Sri Lankais, qui jouissaient d’un revenu par habitant deux fois plus élevé que leurs voisins indiens, voient leur pouvoir d’achat s’effondrer : en mars, la Banque centrale commence à dévaluer la roupie pour encourager les investissements étrangers et l’envoi d’argent des expatriés dans un pays devenu moins cher, mais cela renchérit également les importations de biens essentiels, comme le lait, le blé ou le pétrole, ainsi que la dette extérieure de 49 milliards d’euros (66 milliards de dollars).

« Le plus difficile, c’est le poulet »

À la fin mai, le gouvernement ne peut pas rembourser ses premiers emprunts. Le Sri Lanka est en défaut de paiement, pour la première fois de son histoire, et le gouvernement ne sait plus comment s’en sortir. « Nous n’avons rien vu venir. Un jour, on s’est réveillés et on ne pouvait plus rien acheter », raconte Malathy Arulkumar, une femme au foyer de 42 ans, qui réside dans une petite maison du quartier populaire de Wanathamulla, à Colombo. En deux mois, la roupie a perdu 80 % de sa valeur, et sa famille, qui gagne 50 000 roupies par mois (241 dollars canadiens) le ressent, car la plupart des prix ont doublé. Alors le foyer se rationne : « On ne peut plus acheter de lait en poudre, de fromage, de gâteaux, et j’achète deux fois moins de légumes et de riz, explique-t-elle, les larmes aux yeux. Le plus difficile, c’est le poulet : on en mangeait régulièrement, et mes enfants en demandent. Alors j’en achète exceptionnellement, et je leur laisse. » Dans sa cuisine étroite, elle nous montre, gênée, trois maigres ailes de poulet qu’elle s’apprête à préparer dans un large wok.

Encore faut-il pouvoir cuisiner : le prix de la bonbonne de gaz de 12,5 kilos, utilisée par la plupart des ménages, a été multiplié par quatre en huit mois, et il est très difficile d’en trouver. Dans un quartier adjacent, Mohammed Amurddin, 62 ans, attend depuis cinq jours devant un magasin pour remplir sa bouteille de gaz bleue, mais le rideau est constamment tiré. Et il n’est pas seul à attendre : à côté de lui, une centaine de bonbonnes sont alignées sur le pavé. Pour qu’on ne les vole pas, elles sont enchaînées, cadenassées et numérotées. « Nous devons tous payer quelqu’un pour les garder pendant la nuit, ajoute-t-il. Et pendant ce temps, nous devons cuisiner au feu de bois, ou manger à l’extérieur, ce qui nous coûte cher. » Une femme avoue que pour économiser de l’argent, elle a arrêté d’envoyer ses enfants à l’école, afin de ne pas avoir à payer pour le goûter ou les crayons.

Cette lutte du quotidien, « aragalaya » en cinghalais, est devenue encore plus vitale depuis quelques semaines, car les médicaments commencent également à manquer. Dans le service d’oncologie de l’hôpital Apeksha, à l’est de Colombo, un homme de 72 ans aux cheveux blancs attend. « Cela fait deux semaines que ma femme a reçu le diagnostic d’un cancer au poumon, dit-il. Mais on n’a pas pu commencer le traitement, car les médicaments nécessaires manquaient. Apparemment, ils viennent d’arriver. » L’Inde a fortement soutenu le pays, en offrant 3,3 milliards d’euros (4,4 milliards de dollars) de crédit cette année, ainsi que des tonnes de médicaments, mais selon l’association des professionnels publics de santé, il manquait encore ces derniers jours quatorze médicaments vitaux, nécessaires pour le traitement de problèmes cardiaques, d’insuffisance respiratoire, de cancers, ou des vaccins contre la rage. « Nous n’avons pas enregistré de décès à cause de ces pénuries, mais si elles continuent, cela arrivera », alerte le chirurgien Vasan Ratnasingam, porte-parole de l’association. L’ONU a relayé cet avertissement le 9 juin, en appelant la communauté internationale à apporter une aide humanitaire d’urgence de 44 millions d’euros (59 millions de dollars) : « Près de cinq millions de personnes, soit 22 % de la population, ont besoin d’assistance alimentaire, et 86 % des Sri Lankais ont commencé à réduire leur alimentation. »

« Je dois émigrer »

Face à cet appauvrissement généralisé, tous ceux qui le peuvent quittent le pays. Le ministère des Affaires étrangères grouille de jeunes Sri Lankais pressés d’obtenir un passeport ou de faire certifier leurs diplômes. Thamal Rukhsa en sort à peine, un peu abasourdi. « Je n’avais jamais imaginé que je partirais vivre à l’étranger, confie ce jeune ingénieur civil de 25 ans, qui a trouvé un emploi à Dubaï. Mais à cause de la crise, je suis sur le point de perdre mon travail ici. Nous travaillons sur un projet de bâtiment public, mais l’État ne peut plus nous payer. Alors je n’ai pas le choix : je dois émigrer. »

Au moins 100 000 Sri Lankais sont partis travailler à l’étranger entre janvier et avril, soit à un rythme deux fois plus rapide que l’année dernière. Et ils sont plus éduqués qu’avant. « Nous souffrons d’une fuite des cerveaux », reconnaît Sujeev Rajakulendran, p.-d.g. de la société Esshva, qui fournit des services informatiques délocalisés. Il essaie depuis deux mois de recruter trente jeunes ingénieurs, mais n’a pu trouver qu’une personne, qui part elle-même au Royaume-Uni en décembre. Ce secteur des nouvelles technologies employait 120 000 personnes l’année dernière et représentait le cinquième poste d’exportation, faisant entrer dans le pays les devises si demandées ces jours-ci. Mais face à l’instabilité économique et au manque de main-d’oeuvre, les sociétés réfléchissent à ouvrir des filiales en Inde ou aux Philippines pour se développer plus facilement.

Des bidonvilles aux clubs huppés de Colombo, l’énorme majorité des Sri Lankais demandent à présent une chose : le départ du président Gotabaya Rajapaksa, tenu pour responsable de la crise. Sur la baie, devant le bureau de la présidence, le grand campement « Gota Go » — pour « Gotabaya doit partir » —, épicentre de la contestation depuis le 9 avril, compte toujours plusieurs centaines de résidents, et des manifestations de centaines d’autres personnes ont lieu régulièrement dans ce quartier. « Dans une entreprise, si un p.-d.g. ne peut plus payer ses salariés et les envoie mendier, il est renvoyé, s’insurge un entrepreneur dans un défilé. Nous devons dégager ces personnes et changer le système pour rétablir la confiance des investisseurs. » Le clan des Rajapaksa, qui tenait jusqu’à récemment les postes de président, premier ministre et ministre des Finances, s’est effrité : les deux derniers ont quitté leur poste, mais le président exclut toujours de démissionner. Le nouveau premier ministre, Ranil Wickremesinghe, également ministre des Finances, est en discussion avec le Fonds monétaire international pour contracter un nouveau prêt, et une équipe du FMI est attendue à Colombo le 20 juin. Le pays a besoin de 5,7 milliards d’euros (7,7 millions de dollars) pour se maintenir à flot pendant les six prochains mois. Une somme colossale, même pour l’agence. Cela ne serait pas le premier emprunt du Sri Lanka envers le FMI, mais certainement le plus important de son histoire.

À voir en vidéo