La COVID-19 pourrait-elle faire vaciller le régime de Kim Jong-un?

Un employé d’une usine de produits d’hygiène dentaire de Pyongyang désinfectait pour le personnel, mardi, après que l’État a renforcé les mesures de prévention et de contrôle de la pandémie.
Photo: Cha Song Ho Associated Press Un employé d’une usine de produits d’hygiène dentaire de Pyongyang désinfectait pour le personnel, mardi, après que l’État a renforcé les mesures de prévention et de contrôle de la pandémie.

La propagation de la COVID-19 en Corée du Nord, nouvellement reconnue par le régime de Kim Jong-un, est sur le point de déclencher « une crise sanitaire majeure » dans ce pays, l’un des plus fermés du monde, selon un expert de la question nord-coréenne. Une crise qui pourrait faire vaciller cette dictature sans toutefois la faire tomber, ajoute-t-il.

« Nous sommes sur le seuil d’une crise de santé publique sans précédent en Corée du Nord », laisse tomber en entrevue au Devoir Mason Richey, professeur à la Hankuk University of Foreign Studies, en Corée du Sud. « Le virus circule désormais au sein d’une population massivement non vaccinée, mais également en mauvaise santé, et ce, dans un pays où le système public de santé est fragile et où le manque d’équipement diagnostique et de médicament est criant. »

En 2019, le système de santé nord-coréen a été classé 193e sur 195 pays par une étude de l’université américaine Johns Hopkins.

« Sans compter que le problème chronique de malnutrition risque d’être amplifié si les autorités décident d’ordonner un confinement généralisé », poursuit-il. L’insécurité alimentaire touche gravement 42 % de la population nord-coréenne, selon le dernier rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO).

Et il ajoute : « Ce confinement est probablement la seule chose à faire pour tenter d’arrêter la vague. Mais cela risque aussi de conduire à une pénurie de main-d’œuvre dans les champs. »

Près de 1,5 million de cas

Mardi, le régime de Pyongyang a confirmé une nouvelle augmentation de 269 210 cas supplémentaires et de six décès de plus en une journée, et ce, quelques jours à peine après avoir officiellement admis la présence sur son territoire du coronavirus — à l’origine de ce qu’il appelle simplement la « fièvre » — pour la première fois depuis le début de la pandémie.

Au total, 1,48 million de personnes auraient été contaminées depuis la reconnaissance d’un premier cas jeudi dernier. Une cinquantaine de personnes à peine en seraient mortes, selon des chiffres officiels, qui pourraient ne pas témoigner entièrement de la réalité. Au moins 663 910 personnes ont aussi été placées en quarantaine.

À l’exception probable de quelques dirigeants, dont Kim Jong-un, la vaccination contre la COVID-19 n’a pas rejoint les 26 millions de Nord-Coréens, et ce, malgré le 1,9 million de doses d’AstraZeneca promises au début de la campagne de vaccination mondiale par le programme COVAX, qui vise à rendre accessible l’injection aux pays les plus pauvres de la planète.

« COVAX a alloué des doses à la Corée du Nord lors de plusieurs cycles d’attribution, mais n’a reçu aucune demande officielle pour ces vaccins depuis », a indiqué mardi au Devoir Evan O’Connell, porte-parole de Gavi, qui gère en partie cette alliance vaccinale mondiale. L’organisme assure que ces vaccins pourraient être mis à la disposition du pays « pour lui permettre de rattraper les cibles internationales de vaccination ». Si la demande en est faite.

Lundi, Kim Jong-un n’a pas parlé de programme de vaccination, mais a plutôt critiqué le gouvernement nord-coréen et les autorités sanitaires de son pays pour leur gestion déficiente de la pandémie, qu’il a qualifiée de « grand bouleversement ». L’incapacité de maintenir les pharmacies ouvertes 24 heures par jour, 7 jours par semaine, était au cœur de sa colère.

La Corée du Nord compte sur les antidouleurs et les antibiotiques pour venir à bout de la vague d’infections en cours, faute de mieux.

Un « élixir de vie »

Mardi, le régime a mobilisé la « force puissante » du corps médical de l’armée nord-coréenne pour « stabiliser l’approvisionnement en médicaments dans la ville de Pyongyang », a indiqué l’agence de propagande du régime, KCNA, en évoquant la distribution d’un médicament appelé « élixir de vie », sans en préciser la nature et la composition.

Un confinement national a été aussi ordonné pour tenter d’enrayer la propagation du virus dans le pays.

Le site japonais Asia Press, alimenté de l’intérieur de la Corée du Nord par des citoyens possédant des téléphones cellulaires chinois de contrebande, indique que dans la province du Hamgyŏng du Nord, les mesures de prévention et de contrôle de la pandémie sont désormais plus craintes par la population locale que le virus lui-même. « Les gens se rendent normalement dans les usines et sur leur lieu de travail, a indiqué un responsable du parti sous couvert de l’anonymat. Les autorités ne veulent pas que le travail soit interrompu. On prend leur température quand ils se rendent au travail et en reviennent. »

Avec la flambée des cas de COVID-19 et le manque d’outils pour y faire face, le régime de Pyongyang se prépare à traverser une période de turbulence qui menace désormais la dictature de Kim Jong-un, prévient Mason Richey, depuis Séoul. « Non pas à cause du taux de mortalité, qui pourrait être potentiellement élevé, mais en raison de la crise économique qu’un confinement généralisé pourrait induire, dit-il. Cela pourrait entraîner des pénuries et du mécontentement au sein de la population en général, comme des cadres du parti. »

« Est-ce que cela va faire tomber Kim ? C’est très difficile à imaginer. Son régime est construit justement pour pouvoir faire face à tout type de critique et pour réprimer tout acte de fronde. »

Une vague Omicron

 

Selon le virologue Eric Frost, de l’Université de Sherbrooke, la Corée du Nord fait face aujourd’hui au variant Omicron, « qui est moins pathogène que la souche originale ». « Il va se propager rapidement, mais avec des symptômes moins graves chez la population en santé », dit-il en entrevue.

En Corée du Sud, le taux de mortalité causé par Omicron est actuellement de 0,1 %. En Corée du Nord, il pourrait toutefois grimper à 1 %, selon le spécialiste sud-coréen de médecine préventive Jung Jae-hun, cité par The Guardian.

La Corée du Nord a été l’un des premiers pays au monde à fermer ses frontières, en janvier 2020, après l’apparition du virus chez son voisin chinois. Cette fermeture, couplée à la nature du régime et aux sanctions imposées par les Occidentaux à Pyongyang en raison des ambitions nucléaires de son dirigeant, a forgé depuis deux ans une importante crise économique, crise que cette flambée de cas pourrait venir amplifier et aggraver.

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