Des Québécois vivant à Shanghai témoignent du désarroi causé par le confinement strict

Des immeubles résidentiels dans le district de Jing’an, à Shanghai
Photo: Hector Retamal Agence France-Presse Des immeubles résidentiels dans le district de Jing’an, à Shanghai

Shanghai, la ville la plus peuplée de Chine, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Près de 25 millions de personnes sont strictement confinées à domicile depuis le début avril dans le but de freiner l’explosion des cas d’infection au coronavirus, ce qui plonge la capitale économique chinoise en plein désarroi.

« J’habite aux abords de la deuxième ou troisième autoroute en achalandage de Shanghai, et si je vois passer cinq voitures la minute, c’est bon », fait remarquer Pierre Morin, un Québécois joint dans son appartement de Shanghai.

Son quotidien ressemble au confinement vécu au Québec au début de la pandémie, mais l’ordre de rester à la maison y est cette fois implacable : interdiction formelle de sortir de son appartement, sauf pour aller se faire tester. Pierre Morin dit se sentir « comme un prisonnier à perpétuité » tant semble interminable cette nouvelle réalité.

Le parti de Xi Jinping tient coûte que coûte à sa stratégie « zéro COVID », une intransigeance qui lui a valu un franc succès sur le plan sanitaire jusqu’à tout récemment. Le variant Omicron, brouillant parfois les résultats des tests de dépistage rapide, menace cependant de crever la bulle sanitaire dans laquelle s’est enfermé l’empire du Milieu.

Après un mois de confinement ultrastrict, les autorités ont offert de timides allégements. Lorsque l’ensemble des résidents d’une même tour d’habitation ont été déclarés négatifs durant sept jours consécutifs, ils peuvent alors passer le pas de leur porte d’entrée. Ils ne sont toutefois autorisés à circuler qu’à l’intérieur de leur district, l’équivalent d’un quartier d’une cinquantaine de tours d’habitation.

Ce droit de sortie touche « près de 50 % des gens de mon réseau social », dixit Pierre Morin, qui affirme profiter lui aussi de ce fragment de liberté.

Photo: Liu Jin Agence France-Presse Le parti de Xi Jinping tient coûte que coûte à sa stratégie «zéro COVID».

Mais ce progrès ne tient qu’à un fil. Il faudra que tous les résidents de la mégapole soient déclarés négatifs pour que la vie reprenne son cours normal. Un seul cas positif, et des milliers de voisins retournent à la case « chacun chez soi ». Une réalité décourageante que doit vivre Normand Gauthier, un homme d’affaires contacté à Shanghai. « Jeudi, il y a eu un nouveau cas dans ma communauté, donc on est là pour encore deux semaines au minimum. »

Les autorités de Shanghai ont installé jeudi soir des stations pour tester les habitants à tous les coins de rue. Olivier Brault

Le spectre de la pénurie

 

L’assignation à résidence de 25 millions de personnes n’a pas manqué de bouleverser les chaînes d’approvisionnement.

Des pénuries de nourriture ont frappé la ville, surtout en début de confinement, avant que les autorités n’accordent des autorisations exceptionnelles pour permettre aux livreurs de circuler. « Un de mes amis proches a dû manger de la soupe aux patates durant un jour ou deux, et ensuite, tout est rentré dans l’ordre », raconte Pierre Morin.

Lors de la deuxième semaine de confinement, « il ne me restait plus que deux jours de nourriture, et deux autres jours à manger n’importe quoi », indique pour sa part Normand Gauthier. Il assure être maintenant capable de se réapprovisionner par le biais de commandes passées sur Internet. Chaque fois, c’est une personne vêtue d’une combinaison hermétique qui dépose les paquets de nourriture au pas de sa porte.

Les liens entre cette capitale économique et le reste du monde en prennent aussi pour leur rhume. Les autorités clament que le port — le plus grand de la planète — fonctionne normalement. Plusieurs observateurs estiment par contre que les retards s’accumulent et qu’il faut s’attendre à ce que les exportations prennent toujours plus de temps.

« Il y a des permissions spéciales pour faire rouler les usines. Les employés dorment sur les sites », explique Pierre Morin, qui travaille dans le secteur pharmaceutique. « Il m’a fallu une semaine pour trouver une nouvelle façon d’approvisionner mon entrepôt. J’ai maintenant un entrepôt temporaire en dehors de Shanghai. […] Notre rythme de travail est saccadé. »

Une défiance inédite

 

Très loin des confinements comme ici, les Shanghaïens ont été pris de court par une loi martiale qui ne dit pas son nom.

Des vidéos de révoltes circulent sur le Web chinois. Sur ces images — rapidement censurées par les algorithmes du gouvernement —, on peut voir des foules brutaliser des gendarmes venus sceller par une soudure les portes de leurs logements. Circulent également des scènes où des centaines de personnes crient leur faim sur leur balcon, ou encore tapent sur des casseroles pour se faire entendre.

C’est ce que confirme une autre Québécoise, Anna-Lissa Raymond, jointe également sur place. « On avait fait [cadenasser] ma porte principale, car les gens sortaient dans notre stationnement tandis que c’était interdit. Puis, quelqu’un est descendu et a coupé le loquet en métal avec des pinces », raconte-t-elle. Mme Raymond, passionnée de la Chine depuis sa première visite, en 1995, estime que la confiance est rompue entre le peuple chinois et son gouvernement. « C’est la première fois que je vois une rébellion, ce sentiment de “non, je n’accepterai pas que tu enlèves nos issues d’urgence”. […] Ça marquera la Chine à jamais. C’est certain. Je m’étonne même à dire ça. ».

« Je n’ai jamais vu une défiance comme ça », renchérit Olivier Brault, directeur de la Chambre de commerce canadienne à Shanghai depuis huit ans. « C’est la première fois que je vois des Shanghaïens critiquer leur pays. Je n’ai jamais vu ça en 15 ans. Ils se sentent envahis par Pékin, qui a pris les commandes de la gestion de la pandémie. Le 22 avril, presque tout le monde que je connais a mis des vidéos décriant la situation sur Internet. »

Les résidents ont toujours l’option de quitter la mégapole, mais ils risquent de ne pas pouvoir y revenir avant la fin du confinement.

« Environ 85 % des expatriés songent à quitter la ville », avance M. Brault en citant un sondage informel des autres chambres de commerce internationales. Lui-même prendra l’avion lundi en direction de Montréal pour fuir l’enfermement. « Je pars pour revenir. Je crois en la Chine et en son fonctionnement », maintient-il.

Cette mise à l’arrêt généralisée semble doucement porter ses fruits. Le ministère de la Santé a recensé jeudi 10 622 nouveaux cas positifs, le total le plus bas depuis début avril. Une étude de Gavekal Dragonomics publiée la semaine dernière estimait que 57 des 100 plus grandes villes chinoises vivaient une forme « relativement sévère » de confinement, un chiffre en baisse par rapport au total de 66 de la semaine précédente.

Le pari de tenir Omicron hors des murs de la Chine est toutefois loin d’être gagné. Il y a quelques jours, le virus s’est pointé le bout des spicules à Pékin. Toutes les écoles de la ville ont été fermées jeudi. La capitale de 21 millions d’habitants a recensé ce jour-là 50 cas.

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