La COVID plonge la Russie dans un abîme démographique

Le coup infligé par la COVID-19 est d’autant plus lourd pour la Russie qu'elle se débat depuis trente ans avec une crise démographique.
Photo: Kirill Kudryavtsev Agence France-Presse Le coup infligé par la COVID-19 est d’autant plus lourd pour la Russie qu'elle se débat depuis trente ans avec une crise démographique.

Un million d’habitants en moins en un an… La Russie n’en finit pas de plonger dans un abîme démographique, aggravé par la COVID-19, une crise que Vladimir Poutine ne parvient à enrayer malgré deux décennies d’incitations à la natalité.

L’an passé, le géant russe a perdu 1,04 million d’habitants, contre 688 700 en 2020, une chute à mettre essentiellement sur le compte de la mortalité qui a bondi de 15,1 %, la natalité ne connaissant qu’une légère baisse.

La COVID-19 apparaît comme le meurtrier numéro 1, l’agence statistique Rosstat ayant dénombré en 2020 et 2021 plus de 660 000 morts liées au coronavirus. C’est presque le double du bilan officiel communiqué quotidiennement par le gouvernement, qui est de 329 443 à ce jour.

Ce bilan s’explique par une campagne de vaccination très poussive, la quasi-absence de mesures de confinement depuis le printemps 2020 et un non-respect généralisé de mesures sanitaires comme le port du masque dans les transports publics.

Le coût est d’autant plus lourd pour le pays que celui-ci se débat depuis trente ans avec une crise démographique.

Car c’est la génération la plus réduite en nombre, celle née durant la crise économique, sociale et morale des années 1990, après la chute de l’URSS, qui est aujourd’hui en âge de faire des enfants. Le taux de fécondité reste aux alentours de 1,5 enfant par femme, loin des 2,1 nécessaires pour espérer un renouvellement générationnel.

Pourtant, depuis son arrivée aux commandes de la Russie il y a 21 ans, Vladimir Poutine n’a cessé de marteler que la relance démographique était la sacro-sainte priorité.

Échec de la politique de l’État

On ne compte plus les discours et initiatives pour encourager les Russes à faire plus d’enfants, à vivre plus sainement en fumant et buvant moins.

Les allocations familiales et les primes à la naissance sont régulièrement renforcées, tandis que l’espérance de vie a réellement augmenté.

Mais pour l’expert de l’Institut de démographie Sergueï Zakharov, l’effet de cette politique n’a pas été d’augmenter la natalité, mais de convaincre ceux qui voulaient déjà des enfants de les avoir plus tôt.

« La crise démographique est un échec de la politique de l’État », dit-il.

Selon lui, le problème a été aggravé par « la pandémie qui a mis au jour les déficits du système de santé », qui souffre d’« un manque de moyens en particulier dans les régions », ce qui en retour nourrit la mortalité.

Néanmoins, les autorités présentent aussi le fait d’avoir des enfants comme un combat patriotique, martelant que la survie de la Russie est en jeu.

Vladimir Poutine, lors de sa conférence de presse du 23 décembre 2021, a souligné que la population actuelle était insuffisante pour que le pays puisse tenir son rang d’un « point de vue géopolitique » et « d’un point de vue économique ».

Selon Rosstat, au 1er janvier 2022, la population de Russie s’établissait à 145,47 millions d’habitants.

Défi national

Reconnaissant que c’est chose « difficile d’élever un petit », M. Poutine a assuré en décembre que le Kremlin faisait tous les efforts pour aider financièrement les parents.

Selon lui, ce défi national doit être porté par « les médias, les acteurs de la culture, la société civile ».

Mais il est difficile de convaincre avec un niveau de vie qui ne fait que baisser et une économie anémique affectée par sa dépendance des hydrocarbures, le manque d’investissements, la corruption et les sanctions occidentales adoptées depuis l’invasion russe de la Crimée ukrainienne.

Et maintenant, les revenus des Russes sont aussi grignotés par un redémarrage de l’inflation, à l’heure où la pandémie a aussi augmenté le risque de perte de revenus.

« L’horizon économique s’assombrit », résume Stepan Gontcharov, du centre d’analyse sociologique indépendant Levada, « les gens ne mettent rien de côté, et ne planifient pas l’avenir d’une famille ».

Pour M. Zakharov, de l’Institut de démographie, la Russie ne peut sortir de l’abîme sans encourager l’immigration.

« L’industrie, les marchés, le business vont réclamer de la main-d’œuvre et iront la chercher, que l’État le veuille ou nom », dit-il, et cela, même alors que la venue de migrants non slaves est très impopulaire.

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