Le pouvoir kazakh se durcit devant la colère des démunis

Des véhicules de service et militaires bloquent une rue à Almaty le 7 janvier 2022 après l’éclatement de violences qui ont suivi des manifestations en raison de la hausse du prix de l’essence.
Abduaziz Madyarova Agence France-Presse Des véhicules de service et militaires bloquent une rue à Almaty le 7 janvier 2022 après l’éclatement de violences qui ont suivi des manifestations en raison de la hausse du prix de l’essence.

Des « criminels ». Des « meurtriers ». Des « bandits ». Le président du Kazakhstan a choisi la répression violente plutôt que l’écoute du mouvement social qui ébranle le plus grand pays d’Asie centrale depuis le début de la semaine. Vendredi, il a autorisé les forces policières et l’armée à « tirer pour tuer », « sans sommation », sur les manifestants qui ont pris d’assaut les rues d’Almaty, le cœur économique du pays.

Une riposte radicale, vertement dénoncée par plusieurs pays occidentaux, qui vise à éradiquer rapidement une contestation désordonnée et non structurée que même la faible opposition dans ce pays peine à réellement soutenir.

« La crise actuelle n’a rien à voir avec les révolutions de couleur » qui, entre 2003 et 2005, ont appelé à des changements de régime au Liban, en Ukraine, au Kirghizistan ou en Géorgie, résume en entrevue au Devoir le politicologue Jean-François Caron, qui enseigne à l’Université Nazarbayev, au Kazakhstan. « Nous sommes plutôt face à un mouvement violent qui s’apparente à celui des Gilets jaunes en France, il y a trois ans. »

« Il y a d’ailleurs un schisme important entre ceux qui manifestent dans la rue en ce moment et les opposants politiques au régime actuel, qui condamnent également ce qui se passe dans la rue. Surtout les jeunes. Et, compte tenu des violences et des dommages, rares sont ceux qui voudront s’associer à ce mouvement dans l’avenir », ajoute-t-il depuis Nursultan, la capitale du pays, où le climat social était relativement calme vendredi.

Courtepointe de revendications

Depuis dimanche, le Kazakhstan est aux prises avec une vague de violence populaire après avoir ordonné au début de l’année une hausse de plus du double du prix du litre de gaz liquéfié — de 50 à 120 tenges (de 15 à 35 cents). Malgré l’annulation mardi de cette augmentation, au lendemain de manifestations pourtant pacifiques déclenchées dans la ville de Janaozen, dans l’ouest du pays, une région riche en ressources gazières et pétrolifères, la contestation s’est amplifiée et s’est répandue à la ville d’Almaty, au sud.

Le Kazakhstan est un pays de contrastes où les importants revenus liés à ces ressources sont partagés de manière inéquitable entre les 19 millions d’habitants du pays, le tout sur fond de régime autoritaire propice aux corruptions.

« Le mouvement de colère est le fait d’une frange particulièrement démunie de la population qui profite de l’occasion pour ventiler ses frustrations », dit M. Caron. Des frustrations aux racines multiples qui s’expriment dans la diversité de leurs revendications. Au-delà de la démission du gouvernement dirigé par Askar Mamin et de la fin des influences persistantes de l’ex-président autoritaire Noursoultan Nazarbaïev sur le pays, le mouvement réclame également l’augmentation de l’allocation accordée aux nouvelles mères, la diminution des frais d’acquisition d’une voiture, la gratuité de l’essence et du gaz dans la région productrice de Mangistau — point de départ du mouvement —, la légalisation de la polygamie — un sujet récurrent au Kazakhstan, soutenu par 40 % des hommes, mais rejeté par 80 % des femmes — ou encore la baisse du prix des denrées alimentaires, des vêtements et des contraventions. Entre autres choses.

La ligne dure

Cette semaine, le président, Kassym-Jomart Tokaïev, a répondu en partie aux demandes de la rue en limogeant son gouvernement, mais également en prenant le contrôle du Conseil de sécurité du pays, jusque-là toujours dirigé par l’ex-président Nazarbaïev.

Il a également décrété l’état d’urgence pour deux semaines, imposé un couvre-feu après 23 h et réduit l’accès à Internet et aux réseaux de communication cellulaire, en maintenant que la crise est alimentée par des « médias libres » et « certaines personnes à l’étranger ».

Devant la flambée de contestation, le président maintient la ligne dure en refusant de négocier avec « des criminels et des meurtriers », a-t-il dit vendredi. « Nous avons eu affaire à des bandits armés et entraînés […] Il faut les détruire, et cela sera fait d’ici peu », a-t-il lancé. Selon lui, la ville d’Almaty a été attaquée par « 20 000 bandits » ayant un « plan clair, des actions bien coordonnées et un haut degré de préparation au combat ».

Le Kazakhstan a appelé à l’aide la Russie voisine, qui a envoyé un contingent de 2500 hommes jeudi afin de mater la révolte des masses. Pour les États-Unis, Vladimir Poutine cherche actuellement à profiter de la crise afin d’étendre son influence dans ce pays d’Asie centrale.

Le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a d’ailleurs mis en doute la nécessité, pour le Kazakhstan, de faire appel au déploiement de soldats russes pour faire face aux émeutes et a prévenu qu’il serait « très difficile » d’obtenir leur retrait.

« Une leçon de l’histoire récente est qu’une fois que les Russes sont chez vous, il est parfois très difficile de les faire partir », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse vendredi à Washington.

Le ministère de l’Intérieur kazakh a annoncé vendredi que 26 « criminels armés » avaient été tués et a affirmé que tous les bâtiments administratifs avaient été « libérés et placés sous protection accrue ». Plus de 3800 personnes ont été arrêtées. Ces chiffres n’ont toutefois pas pu être vérifiés de manière indépendante. L’opposant kazakh Moukhtar Abliazov, réfugié politique en France, a assuré vendredi qu’une « révolution » était en marche dans son pays et a dénoncé l’« occupation » du Kazakhstan par des forces de Moscou.

« Je considère que c’est la fin du régime. La question, c’est seulement combien de temps cela va prendre » pour se concrétiser, a-t-il dit.

Certains médias kazakhs ont affirmé que l’ex-président Noursoultan Nazarbaïev, 81 ans, qui a régné avec une main de fer sur le pays de 1989 à 2019, et sa famille avaient quitté le Kazakhstan, mais ces informations n’ont pas pu être vérifiées par des sources indépendantes.

Le contrôle

« Le président a profité de cette crise pour limoger des individus proches de l’ancien président, qui occupaient des postes importants et dont les ambitions présidentielles n’étaient pas cachées, dit Jean-François Caron. Il n’est pas impossible que Tokaïev profite de la crise pour concentrer le pouvoir entre ses mains et surtout pour placer à des postes clés des proches et des individus qu’il va pouvoir contrôler. »

Avec l’Agence France-Presse

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