La mémoire de Tiananmen déboulonnée à Hong Kong

Dans son communiqué, l’Université de Hong Kong assure que personne n’avait obtenu l’autorisation formelle d’exposer cette statue et cite une ordonnance datant de l’époque coloniale pour justifier son retrait.
Photo: Yan Zhao Agence France-Presse Dans son communiqué, l’Université de Hong Kong assure que personne n’avait obtenu l’autorisation formelle d’exposer cette statue et cite une ordonnance datant de l’époque coloniale pour justifier son retrait.

Tristesse, colère et stupéfaction. Le sculpteur danois Jens Galschiøt s’est indigné jeudi de la décision prise par l’Université de Hong Kong de déboulonner son œuvre, le Pilier de la honte, érigée il y a 23 ans à cet endroit à la mémoire des victimes de la répression de la place Tian’anmen, à Pékin, en 1989.

« C’est tout simplement horrible », a laissé tomber l’artiste joint par Le Devoir au Danemark, quelques heures à peine après qu’une équipe d’ouvriers ait fait disparaître de l’espace public la structure monumentale de huit mètres de haut, composée de 50 corps et visages déformés par la douleur.

« Je savais que l’Université voulait effacer ce mémorial et j’avais demandé de pouvoir l’enlever moi-même pour en reprendre possession, a-t-il ajouté à l’autre bout du fil. Mais je n’ai jamais eu de réponse. Et là, deux jours avant Noël, en pleine nuit ici, j’apprends que mon œuvre a été démontée, pour être enfermée dans un conteneur. Le symbole de liberté dans un conteneur ! C’est complètement fou. »

Deux mois après avoir ordonné le retrait de la sculpture — c’était en octobre —, les autorités de l’Université sont passées à l’acte jeudi en dissimulant au préalable l’œuvre sous des bâches et en érigeant un périmètre de sécurité pour repousser d’éventuels contestataires.

« Vieille statue »

Par voie de communiqué, la direction de l’établissement a justifié son geste à l’encontre de ce qu’elle qualifie de « vieille statue » en invoquant un « avis juridique externe et une évaluation des risques », et ce, afin de « protéger les intérêts de l’Université ».

Hong Kong était jusqu’à récemment le seul endroit en Chine où la commémoration de la répression sanglante des révoltes étudiantes de 1989 sur la place Tian’anmen, à Pékin, par la dictature communiste chinoise, était encore possible. Chaque 4 juin, les étudiants de l’Université de Hong Kong avaient l’habitude de nettoyer et repeindre en orange — couleur des mouvements démocratiques à travers le monde — la sculpture du Danois.

Mais le climat de liberté s’est considérablement délité depuis 2020 sur ce territoire, et l’adoption d’une loi sur la sécurité nationale y fait régner désormais la même pensée totalitaire et le même contrôle social que dans le reste du pays.

Sous cette gouverne, la répression de la place Tian’anmen fait désormais partie des événements tabous que le régime de Xi Jinping cherche à effacer de la mémoire collective. Cette réécriture de l’histoire passe entre autres par le déboulonnement de la sculpture créée par Jens Galschiøt, mais également par la fermeture récente du Musée du 4 juin dans la ville où le souvenir de la révolte de 1989 était encore entretenu.

« Il semble que la sculpture ait été un peu détruite durant son démontage, assure l’artiste en entrevue, mais je ne sais pas encore quelle est l’ampleur des dégâts ». Selon un groupe de dissidents hongkongais et militants prodémocratie exilés en Norvège, le Pilier de la honte serait désormais « en grand danger », le gouvernement de Hong Kong ayant l’intention, selon des témoignages recueillis sur place, de détruire entièrement l’œuvre, ont-ils indiqué dans un communiqué de presse diffusé jeudi.

« Ce serait un scandale, s’insurge Jens Galschiøt. Cette œuvre est toujours ma propriété, et les lois sur le respect de la propriété en vigueur à Hong Kong s’appliquent dessus. J’ai d’ailleurs l’intention, une fois les Fêtes de Noël passées, de revendiquer mes droits pour ramener cette sculpture en Europe où ailleurs. »

Il dit avoir reçu une proposition pour l’installer devant l’ambassade de Chine à Washington, sans plus de détails. « En cherchant à faire disparaître cette sculpture, le régime chinois vient surtout d’attirer à nouveau les regards dessus, dit-il. Et nous devons lui trouver une nouvelle place pour rappeler à la face du monde entier ce que la Chine fait à la démocratie et aux libertés. »

Le retrait de l’œuvre a été décrié toute la journée jeudi par de nombreux militants prodémocratie exilés. « Le #PillarOfShame a été retiré, mais la mémoire survit. Nous devons nous souvenir de ce qui s’est passé le 4 juin 1989 », a écrit sur Twitter Nathan Law, ancien élu prodémocratie de Hong Kong réfugié au Royaume-Uni.

« Honte à l’Université de Hong Kong qui détruit l’histoire et la mémoire collective du massacre de la place Tian’anmen. Vous devriez être condamnés au pilier de la honte », a renchéri sur le même réseau Brian Leung, dissident hongkongais vivant désormais aux États-Unis.

Sécurité nationale

Cet autre geste imposé à Hong Kong par la Chine contre la liberté d’expression et le devoir de mémoire intervient au lendemain des félicitations adressées par le président chinois Xi Jinping à la cheffe de l’exécutif du territoire, Carrie Lam, pour avoir « mis fin au chaos et au désordre » dans cette région administrative spéciale.

Un vent de contestation s’est mis à souffler sur Hong Kong après que le régime communiste chinois a décidé de revenir en 2019 sur sa promesse de maintenir le système économique, législatif et le mode de vie des Hongkongais jusqu’en 2047, soit 50 ans après la rétrocession de cette mégalopole à la Chine par le Royaume-Uni.

Cette révolte a été sévèrement matée par Pékin et par l’adoption de la loi sur la sécurité nationale qui a criminalisé une grande partie de l’opposition, les mouvements prodémocratie, les partisans à l’autodétermination ou les médias fonctionnant selon les critères occidentaux. Cette loi a fait disparaître également de la scène politique les candidats n’étant pas jugés comme étant des « patriotes » par le pouvoir central.

Le renouvellement du Conseil législatif local s’est d’ailleurs joué dans ce nouveau cadre, le 19 décembre dernier, avec un taux de participation d’à peine 30 %, soit le plus bas depuis la rétrocession de 1997.

Avec l’Agence France-Presse

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