La dictature militaire poursuit sa répression du mouvement démocratique au Myanmar

L’ex-cheffe du gouvernement civil myanmarais Aung San Suu Kyi a été condamnée à deux ans de prison lundi, pour avoir incité ses partisans à des manifestations au lendemain du coup d’État de février. 
Photo: Koen Van Weel / ANP / AFP L’ex-cheffe du gouvernement civil myanmarais Aung San Suu Kyi a été condamnée à deux ans de prison lundi, pour avoir incité ses partisans à des manifestations au lendemain du coup d’État de février. 

Hasard des calendriers. La condamnation lundi de l’ex-cheffe du gouvernement civil myanmarais Aung San Suu Kyi à deux ans de prison pour incitation aux troubles publics, et ce, après son renversement par la junte miliaire en février dernier, a été annoncée au début d’une semaine durant laquelle doit s’ouvrir à Washington le Sommet pour la démocratie orchestré par Joe Biden.

Deux événements dont la simultanéité, non préméditée, d’un côté comme de l’autre, vient pourtant confirmer l’importance d’un tel sommet pour enrayer une dictature qui, au Myanmar, poursuit sa répression du fragile et naissant mouvement prodémocratique dans ce pays.

« Promouvoir la démocratie n’est pas si facile, surtout dans un pays comme le Myanmar, où l’armée a régné pendant cinq décennies, résume en entrevue au Devoir Yun Sun, codirectrice du programme de recherche sur l’Asie de l’Est au Stimson Center, un groupe de réflexion sur la paix et la sécurité, jointe à Washington. Après le coup d’État, les États-Unis ont adopté des sanctions économiques et ont politiquement condamné cette prise de pouvoir par l’armée. Mais c’est désormais d’une compréhension plus nuancée de l’action à poursuivre que nous avons besoin dans ce pays, et c’est ce qui rend ce sommet encore plus important. »

Lundi, le destin tortueux d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix 1991, a connu un nouveau développement avec sa condamnation à deux ans de prison par un tribunal spécial de Naypyidaw, la capitale, pour avoir incité ses partisans à des manifestations au lendemain du coup d’État de février. Le scrutin a été remporté par son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), mais les résultats ont été contestés par la junte militaire, qui, depuis, a pris le pouvoir, alléguant une fraude électorale massive.

Rappelons que les observateurs internationaux avaient qualifié à l’époque le scrutin de « globalement libre et équitable ».

L’ex-prisonnière politique, qui a passé 15 ans en résidence surveillée, entre 1995 et 2010, pour avoir fait la promotion de la démocratie dans son pays, a également été condamnée pour ne pas avoir respecté les règles sanitaires liées à la pandémie de COVID-19 durant la campagne électorale. L’ex-cheffe du gouvernement civil fait également face à une série d’autres accusations, allant de l’importation illégale de walkie-talkies à la sédition, en passant par la corruption et la fraude électorale, qui la placent devant des peines d’emprisonnement cumulatives pouvant s’étendre jusqu’à… 100 ans.

« Un procès truqué »

Lundi, les États-Unis ont qualifié d’« injuste » la condamnation de l’ex-dirigeante myanmaraise et ont évoqué un « affront à la démocratie et à la justice » dans ce pays.

« Nous exhortons le régime à libérer Aung San Suu Kyi et toutes les personnes injustement détenues, notamment les autres responsables démocratiquement élus », a résumé le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, par voie de communiqué. Outre Mme Suu Kyi, l’ancien président Win Myint a également été arrêté et assigné à résidence.

« Le mépris persistant du régime pour l’État de droit et son recours généralisé à la violence contre le peuple myanmarais soulignent l’urgence de remettre sur les rails le cheminement du Myanmar vers la démocratie », a-t-il ajouté.

La Haute-Commissaire aux droits de la personne de l’ONU, Michelle Bachelet, a déploré pour sa part « un procès truqué » devant un tribunal « contrôlé par les militaires » « motivés par des considérations politiques ». Elle a souligné que cette condamnation fermait « ainsi une porte au dialogue politique », alors que les généraux cherchent depuis février dernier à obtenir une reconnaissance internationale de leur gouvernement.

L’ONU a refusé de reconnaître le régime du général Min Aung Hlaing, niant ainsi sa légitimité. Dans la foulée, plus de 500 groupes de défense des droits civiques à travers le monde ont exhorté le Conseil de sécurité à prendre des mesures pour faire cesser l’escalade de la violence dans l’État du Chin, épicentre de la résistance contre les militaires.

Chaos social et politique

Pour la spécialiste de la géopolitique de cette région Marie Lall, de la University College de Londres, cet autre chapitre dans l’histoire du Myanmar confirme une fois de plus que le pays n’a finalement jamais été sur le « chemin de la démocratie », et ce, malgré les apparences. Qui plus est, même si l’opposition continue de s’exprimer, malgré la répression en cours, la « force actuelle de la Tatmadaw [l’armée myanmaraise] fait que même une opposition unifiée aurait du mal à tenir tête aux militaires », explique-t-elle en entrevue au Devoir.

En juin dernier, 119 pays ont soutenu une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies condamnant fermement la violence de la junte militaire contre les civils et exigeant la libération des prisonniers politiques, dont la dirigeante de la Ligue nationale pour la démocratie, Aung San Suu Kyi.

La contestation des élections de novembre de 2020 a plongé le pays dans un chaos social, politique et une crise économique qui ne fait que s’amplifier. Le rapporteur spécial de l’ONU, Tom Andrews, a prévenu récemment que davantage de « crimes de masse » sont probables sous le régime militaire, comme en témoignent les attaques de civils la semaine dernière par des hélicoptères de l’armée dans la région de Sagaing, où des villages ont été incendiés. La mobilisation des Forces de défense populaire multiethnique et anti-régime y est concentrée dans la région, en soutien au gouvernement en exil d’unité nationale (NUG), fondé en avril dernier. Lundi, M. Andrews a qualifié la condamnation d’Aung San Suu Kyi de « théâtre de l’absurde ».

Le Myanmar risque de s’inviter dans les discussions qui vont s’amorcer jeudi à l’ouverture du Sommet pour la démocratie. L’événement virtuel placé sous l’égide de la Maison-Blanche doit rassembler plus de 100 pays. « Une approche politique commune entre toutes les démocraties est désormais nécessaire pour aborder la question du Myanmar », estime Yun Sun.

De nouvelles sentences doivent être prononcées le 13 décembre prochain par les généraux contre Aung San Suu Kyi pour des infractions cette fois à la loi sur les télécommunications du pays. Selon la junte, le service de sécurité de l’ex-cheffe du gouvernement civil aurait utilisé des walkie-talkies sans permis pour le faire.

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