Au Myanmar, l’armée utilise la torture de manière systématique

«Dans notre pays, après avoir été arrêté injustement, il y a constamment la torture, la violence et les agressions sexuelles, a dit l’ancien capitaine Lin Htet Aung. Même un prisonnier de guerre doit être soigné et traité selon la loi. Tout ça a disparu avec le coup d’État.»
Illustration: Peter Hamlin Associated Press «Dans notre pays, après avoir été arrêté injustement, il y a constamment la torture, la violence et les agressions sexuelles, a dit l’ancien capitaine Lin Htet Aung. Même un prisonnier de guerre doit être soigné et traité selon la loi. Tout ça a disparu avec le coup d’État.»

Des soldats déployés dans la campagne myanmaraise ont tordu la peau d’un jeune homme avec des pinces et l’ont frappé à la poitrine jusqu’à ce qu’il ne puisse plus respirer. « Ta maman ne peut plus te sauver maintenant », l’ont-ils nargué.

Ce jeune et un de ses amis avaient été arrêtés au hasard alors qu’ils rentraient chez eux à vélo. Ils ont été soumis à des heures d’agonie dans un centre communautaire transformé en centre de torture par l’armée.

Les questions et les coups ne cessaient de pleuvoir.

« C’était sans arrêt — c’était constant, a-t-il dit. Je pensais seulement à ma mère. »

Depuis qu’elle a repris le pouvoir en février, l’armée myanmaraise torture méthodiquement et systématiquement des détenus à travers le pays, a constaté l’Associated Press (AP) après avoir parlé à 28 personnes arrêtées puis relâchées au cours des derniers mois.

S’appuyant aussi sur des photos, des dessins et des lettres, en plus du témoignage de trois anciens dirigeants militaires, l’enquête de l’AP jette un éclairage sans précédent sur un système secret de détention qui a épinglé plus de 9000 personnes.

Dans notre pays, après avoir été arrêté injustement, il y a constamment la torture, la violence et les agressions sexuelles. Même un prisonnier de guerre doit être soigné et traité selon la loi. Tout ça a disparu avec le coup d’État.

L’armée myanmaraise, la Tatmadaw, et la police ont tué plus de 1200 personnes depuis février.

Si la torture s’est essentiellement déroulée dans des installations militaires, la Tatmadaw a aussi transformé des espaces publics, comme des centres communautaires et un palais royal, en centres d’interrogation, ont dit les prisonniers.

L’AP a identifié une dizaine de centres d’interrogation à travers le pays, en plus des prisons et des commissariats de police, à partir d’entretiens et d’images satellitaires.

Les prisonniers venaient des quatre coins du pays, qu’il s’agisse d’une adolescente de 16 ans ou de moines. Certains ont été arrêtés pour avoir manifesté contre la junte, d’autres sans raison apparente.

Plusieurs unités militaires et policières ont participé aux interrogatoires, mais leurs méthodes de torture étaient similaires à travers le Myanmar.

L’AP a choisi de camoufler l’identité des prisonniers pour les protéger d’éventuelles représailles.

À l’intérieur du centre communautaire ce soir-là, les soldats ont forcé le jeune homme à s’agenouiller sur des cailloux, ont enfoncé une arme dans sa bouche et ont roulé un gourdin sur ses tibias. Ils l’ont giflé avec ses propres sandales.

« Dis-moi ! Dis-moi ! », lui criaient-ils. « Qu’est-ce que je devrais vous dire ? », répondait-il.

Il a refusé de crier. Mais son ami a hurlé pour deux quand il a constaté que cela semblait calmer leurs tortionnaires.

Le jeune homme a pensé qu’il allait mourir.

Depuis longtemps

L’armée myanmaraise a une longue histoire de recours à la torture, surtout avant le début de la transition vers la démocratie en 2010. Si la torture constatée au cours des dernières années s’est surtout produite dans les régions regroupant certaines ethnies, elle est maintenant de retour partout au pays, selon l’enquête de l’AP.

L’armée torture les détenus tout d’abord pour se venger, ensuite pour obtenir de l’information.

La vaste majorité des tortures décrites par les prisonniers étaient similaires à celles vues dans le passé : la privation d’eau, de nourriture et de sommeil ; les chocs électriques ; et des raclées administrées avec des bâtons de bambou remplis de ciment, des gourdins, ou encore leurs poings ou les souliers du prisonnier.

Mais cette fois, la torture dans les centres d’interrogation et les prisons est pire que jamais en termes d’ampleur et de gravité, selon l’Assistance Association for Political Prisoners (AAPP), qui surveille les décès et les arrestations.

Depuis février, le groupe affirme que les forces de sécurité ont tué 1218 personnes, dont 131 détenus qui auraient été torturés à mort.

La torture commence souvent dans la rue ou au domicile du détenu. Certains meurent avant même d’arriver au centre d’interrogation, a dit le secrétaire adjoint de l’AAPP, Ko Bo Kyi, lui-même un ancien prisonnier politique.

« L’armée torture les détenus tout d’abord pour se venger, ensuite pour obtenir de l’information, a-t-il expliqué. Je pense que, de plusieurs façons, l’armée est devenue encore plus brutale. »

Cacher les sévices

L’armée tente de camoufler les tortures. Un proche du plus haut dirigeant militaire dans l’État du Chin, dans l’ouest du pays, a dit à l’AP que les soldats ont camouflé les morts de deux détenus qui avaient été torturés en contraignant un médecin militaire à falsifier les rapports d’autopsie. Des intraveineuses sont parfois attachées à des cadavres pour donner l’illusion qu’on a tenté de soigner et de sauver les victimes.

Des détenus ont raconté que leurs tortionnaires ne frappaient que les parties de leur corps qui pouvaient être cachées par des vêtements. D’autres ont dit avoir été protégés par des tapis de caoutchouc avant d’être battus, ce qui causerait des blessures internes, mais ne laisserait que peu de traces visibles.

Les détenus qui sont relâchés le sont habituellement après avoir signé de fausses confessions ou encore des documents qui assurent qu’ils n’ont pas été maltraités. D’autres paient un pot-de-vin de plusieurs centaines de dollars. Les plus chanceux sont protégés des pires sévices par les contacts de leurs proches.

Plusieurs prisonniers ont été contraints de jurer allégeance à l’armée avant d’être libérés. Une femme a été obligée de signer une feuille blanche.

Même des femmes et des enfants

Un ancien capitaine qui a quitté les rangs de la Tatmadaw en avril a confirmé à l’AP que l’armée utilise couramment la torture depuis qu’elle a repris le pouvoir.

« Dans notre pays, après avoir été arrêté injustement, il y a constamment la torture, la violence et les agressions sexuelles, a dit l’ancien capitaine Lin Htet Aung. Même un prisonnier de guerre doit être soigné et traité selon la loi. Tout ça a disparu avec le coup d’État. […] Le monde doit savoir. »

Lin Htet Aung a révélé à l’AP que les soldats sont formés aux tactiques d’interrogation, aussi bien en théorie qu’avec des jeux de rôle. Les règles sont simples, a-t-il dit : obtenir l’information de toute manière nécessaire.

Des responsables militaires y sont allés d’une seule réponse : « Nous n’avons aucune intention de répondre à ces questions farfelues. »

La semaine dernière, possiblement pour tenter d’améliorer son image, l’armée myanmaraise a annoncé que plus de 1300 prisonniers seraient libérés et que les procès de 4320 autres seraient suspendus. On ne sait toutefois pas combien ont réellement été relâchés et combien de ceux-ci ont déjà été arrêtés de nouveau.

Ils nous disaient constamment: “Nous ici, dans les centres militaires d’interrogation, nous n’avons pas de lois. Nous avons des armes et nous pouvons simplement vous tuer et vous faire disparaître si on veut — et personne ne saura rien.”

Des 28 prisonniers interrogés par l’AP, seulement six n’avaient pas été torturés. Même des femmes et des enfants avaient été victimes de sévices. La plupart de ceux qui n’ont pas été torturés rapportent que d’autres détenus l’ont été.

Tous les prisonniers ont été interrogés séparément par l’AP.

Ceux qui ont été détenus dans les mêmes centres ont fait état de traitements et de conditions semblables, des techniques d’interrogation à la disposition de leurs cellules, en passant par les repas — quand ils étaient nourris.

L’AP a envoyé des photos des blessures des détenus à une médecin légiste du groupe Physicians for Human Rights. Le médecin a conclu que les blessures de trois victimes avaient été causées par des gourdins ou des bâtons.

« Tu regardes ces blessures et elles sont noires et bleues d’un bout à l’autre, a dit la docteure Lindsey Thomas. Ce n’était pas seulement une petite tape. Ça ressemble à quelque chose de systématique et de violent. »

Détention infernale

Au-delà des 28 prisonniers, l’AP a interrogé la sœur d’un détenu qui aurait été torturé à mort, la famille et les proches de détenus actuels, et des avocats qui représentent des détenus. L’AP a aussi obtenu des dessins que des prisonniers ont faits de l’intérieur des prisons et des centres d’interrogation, et des lettres qui décrivent les conditions pénibles et les sévices.

Des photos prises à l’intérieur de plusieurs installations confirment les descriptions de surpopulation et de saleté faites par les prisonniers. La plupart des détenus couchaient sur des planchers de ciment, tellement tassés les uns sur les autres qu’ils ne pouvaient pas plier les genoux.

Certains sont tombés malades après avoir bu de l’eau sale puisée dans une toilette commune. D’autres ont dû déféquer dans des sacs de plastique ou un seau communautaire. Des coquerelles leur couraient dessus la nuit.

L’aide médicale était essentiellement inexistante. Un prisonnier a décrit ses tentatives infructueuses pour obtenir des soins pour un codétenu de 18 ans dont les parties génitales avaient été écrasées à coups de brique et de bottes.

Même les plus jeunes n’y échappent pas. Une femme a été emprisonnée avec son bambin de deux ans. Une autre, placée en isolement dans une prison de Rangoon, a dit que les responsables lui ont admis que les conditions de détention étaient volontairement dégradées le plus possible pour obtenir l’obéissance du public par la terreur.

La COVID-19 a profité de ces conditions pour faire des ravages. Une femme a raconté que tout son dortoir était infecté et que sa compagne de cellule était morte du coronavirus.

Les centres d’interrogation étaient encore pires que les prisons, avec des nuits cacophoniques de hurlements et de pleurs.

« Ma pièce était terrifiante, a dit un homme. Il y avait des taches de sang et des égratignures sur les murs. Je pouvais voir les empreintes de mains ensanglantées sur les murs et les traces de vomissures de sang sur le plancher. »

Les entretiens témoignent clairement de l’impunité dont jouit la Tatmadaw.

« Ils nous torturaient jusqu’à ce qu’on leur donne les réponses qu’ils voulaient, a dit un jeune de 21 ans. Ils nous disaient constamment : “Nous ici, dans les centres militaires d’interrogation, nous n’avons pas de lois. Nous avons des armes et nous pouvons simplement vous tuer et vous faire disparaître si on veut — et personne ne saura rien.” »

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