Détruire son identité de peur d’être retrouvé

« Regarde. Je reçois tout plein de papiers d’identité de personnes que je ne connais même pas ! » Dans le petit bureau de son organisme de parrainage de réfugiés à Sherbrooke, Shah Ismatullah Habibi hoche la tête. Il fait défiler rapidement tous les messages qu’il reçoit sur son cellulaire, comme dépassé par les événements.

S’il est habitué aux appels de détresse qu’il a reçus en grande quantité de l’Afghanistan ces dernières semaines, le directeur de l’Association éducative transculturelle (AET) fait désormais face à une nouvelle réalité : il devient le dépositaire de l’identité d’Afghans qui, après lui avoir envoyé des copies de leurs originaux, détruisent leurs documents pour ne pas être retrouvés par les talibans. « Je ne sais pas quoi faire avec ça. Ce sont des informations confidentielles », confie-t-il alors que notre entretien est constamment interrompu par des textos et appels entrants de l’Afghanistan, du Tadjikistan ou d’ailleurs.

L’un d’eux provient de Maryam, qui ne révèle pas son vrai nom pour des raisons de sécurité, qui travaille depuis plusieurs années à Kaboul pour un ministère comme défenseure des droits de la minorité Hazara. Au bout du fil, sa voix laisse paraître un certain affolement. « Je me cache des talibans. Ils ont fouillé ma maison », dit-elle, lorsque jointe à Kaboul. C’est une voisine qui le lui a raconté, puisqu’elle avait déjà quitté les lieux pour aller vivre chez des proches.

Maryam a entendu parler de M. Habibi par une amie. « Elle m’a envoyé le lien [du compte Facebook de M. Habibi] et a dit qu’il pourrait m’aider parce que c’est une bonne personne et qu’il aide les Afghans », a-t-elle expliqué dans un bon anglais. Elle lui a envoyé un message avec toutes les copies de ses documents d’identité, dont sa carte d’employée pour le ministère et ses certificats et attestations de formation. Ensuite, elle a brûlé tous les originaux. « Je n’avais pas d’endroit où les garder en lieu sûr. »

Un milliard sans identité

Avant de se débarrasser de ses documents, cette militante des droits de l’homme a bien tenté de fuir en se rendant avec sa famille à l’aéroport. En vain. Elle pourrait être tentée de se rendre dans un pays limitrophe, par exemple au Pakistan, pour fuir le danger imminent et espérer se réinstaller en toute sécurité dans un pays. Mais comment voyager et être reconnue par les autorités du pays d’accueil sans un passeport ou la fameuse Tazkera (carte d’identité nationale afghane) ?

 

Le Centre d’excellence sur les systèmes d’enregistrement et de statistiques de l’état civil (ESEC) reconnaît qu’il n’est pas rare que des réfugiés n’aient pas de documents prouvant leur identité en leur possession. Ceux-ci peuvent avoir été perdus pendant une traversée en mer, volés par des criminels, ou même détruits dans une catastrophe naturelle.

Dans certains pays, il n’existe même pas d’infrastructure adéquate pour enregistrer des informations comme la naissance ou l’état civil d’une personne. « En Afrique subsaharienne, plus de 750 000 personnes se sont vu refuser une nationalité, principalement parce que leur naissance n’avait jamais été enregistrée », lit-on dans un document d’information du Centre d’excellence sur les systèmes ESEC, qui œuvre sous l’égide du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Et réfugiées ou pas, un milliard de personnes dans le monde ne sont pas en mesure de prouver leur identité légale.

Au cas par cas

Les pays membres des Nations unies et le HCNUR ont l’obligation de remettre aux réfugiés un document, quel qu’il soit, pour prouver leur identité. Cet enregistrement dit « fonctionnel » permet d’obtenir une aide humanitaire et la reconnaissance de leurs droits.

Lorsque des personnes réfugiées se présentent sans papiers d’identité dans l’un des bureaux du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCNUR), c’est géré au « cas par cas », explique Michael Casasola, agent de réinstallation pour les bureaux du HCNUR à Ottawa. « On utilise plusieurs techniques, ça peut être des entrevues avec [la personne réfugiée]. On essaie de trouver peut-être d’autres documents qui serviraient à établir son identité », avance-t-il.

Fais attention à toi et efface les copies que tu as dans ton téléphone. Tu sais qu’ils pourraient regarder là.

 

Bien souvent, une personne réfugiée doit passer plusieurs années, voire des décennies, dans un camp, sous le regard et la protection du HCNUR. « On finit par avoir des informations sur qui ils sont, s’ils ont toujours vécu au sein de la même cellule familiale […] et ça nous permet de corroborer certaines informations », indique M. Casasola. Il précise toutefois que lorsqu’une personne se présente à l’un de leurs bureaux comme réfugiée, la priorité n’est pas d’établir son identité hors de tout doute, mais plutôt de lui prêter assistance.

À court terme, alors que les talibans sont en train de s’installer au pouvoir, Maryam hésite à quitter Kaboul. « Ce n’est pas dans mes plans pour le moment », dit-elle, admettant être paralysée par la peur. Le ministère pour lequel elle travaillait possède toutes ses coordonnées, y compris les noms de ses parents, de ses frères et sœurs, et même de sa parenté élargie. « Ils ont tout ça dans leur base de données », dit-elle, inquiète. La conversation se termine sur les derniers conseils d’un M. Habibi se voulant réconfortant. « Fais attention à toi et efface les copies que tu as dans ton téléphone. Tu sais qu’ils pourraient regarder là. »

Trouver refuge

Au cours des trois dernières semaines, des milliers d’Afghans ont fui vers des pays limitrophes, gonflant le nombre de réfugiés qui s’y trouvaient déjà depuis des années. Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCNUR), le Pakistan compte actuellement 1,4 million de réfugiés afghans et l’Iran, près de 800 000. Mais ce n’est qu’une infime partie de ces gens qui pourront refaire leur vie dans un pays comme le Canada ou les États-Unis. Moins de 1 % des réfugiés dans le monde sont réinstallés, a affirmé le HCNUR.



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