Qui est vraiment le chef suprême des talibans?

Un combattant taliban contemple les portraits de dirigeants afghans et s’arrête sur celui de leur chef suprême, Hibatullah Akhundzada.
Photo: Associated Press Un combattant taliban contemple les portraits de dirigeants afghans et s’arrête sur celui de leur chef suprême, Hibatullah Akhundzada.

Les talibans ont finalement le champ libre en Afghanistan après le départ lundi soir du dernier avion militaire américain, qui laisse désormais le pays devant une nouvelle ère, mais surtout devant une très grande incertitude.

C’est une période trouble qui commence, alimentée en partie par le passé violent des nouveaux maîtres de Kaboul, tout comme par le mystère entourant leur chef suprême, Hibatullah Akhundzada, dont les rares éléments connus de son curriculum ne laisseraient présager « qu’une grosse possibilité de désastre » pour le pays, estime l’anthropologue Nazif Shahrani.

« Nous en savons très peu sur cet homme, dont l’existence même est remise en question par plusieurs », dit dans une vidéoconférence le professeur et spécialiste du Moyen-Orient à l’Indiana University. Au Pakistan et en Afghanistan, des bruits courent en effet depuis des années sur le fait que le chef des talibans aurait péri dans un bombardement ou qu’il aurait été emporté plus récemment par la COVID-19. Les preuves manquent cependant pour aller au-delà de ces rumeurs.

« Nous savons toutefois qu’il est à la tête d’un groupe qui n’est qu’une machine de guerre, une machine qui n’a apporté que la peur, la violence et la répression durant ses nombreuses années au pouvoir en Afghanistan », ajoute l’universitaire.

Dimanche, un porte-parole des talibans a annoncé que le discret chef suprême se trouvait à Kandahar, dans le sud du pays, et se préparait à prendre « bientôt » la parole publiquement. Sans plus de détails.

Sa présence à Kaboul, ville désormais débarrassée de la présence américaine après 20 ans d’occupation, faisait l’objet de fortes suppositions mardi, sans que le régime en apporte toutefois la confirmation. Selon plusieurs analystes, le départ complet des Américains, fixé au 31 août, était attendu par les talibans pour exposer leur chef.

Un homme de l’ombre

À ce jour, une seule photo existe d’Hibatullah Akhundzada, qui est sorti de l’anonymat en 2016 pour mieux entrer dans l’ombre du mouvement dont il a pris les rênes, quelques jours après la mort d’Akhtar Mansour, abattu lors d’une attaque de drone pilotée par l’armée américaine au Pakistan.

« Cet épisode justifie à lui seul sa grande discrétion, puisqu’il ne veut surtout pas périr comme son prédécesseur, tué moins d’un an après son arrivée au pouvoir, dit en entrevue au Devoir Eric Fleury, professeur de science politique au Connecticut College. Mais le manque d’information sur cet homme ne veut pas dire pour autant qu’il ne faut pas le craindre. »

À l’exception de rares messages officiels diffusés pour marquer des fêtes inscrites au calendrier islamique, le nouveau chef spirituel des talibans n’a jamais pris la parole en public. L’influence de ce fils de théologien, originaire de Kandahar, berceau des talibans, est toutefois très grande au sein du mouvement radical islamique, qu’il a intégré en 1994, lors de sa fondation.

Hibatullah Akhundzada a été un des proches conseillers du mollah Omar, fondateur du groupe, en plus d’avoir dirigé le système judiciaire des talibans. Sa prise de pouvoir, en 2016, a notamment permis de rapprocher plusieurs factions en train de se diviser après qu’il eut été révélé qu’Akhtar Mansour avait réussi à dissimuler la mort d’Omar pendant près de trois ans après son décès, et ce, afin de tirer les ficelles de l’organisation islamique en toute discrétion.

« Contrairement aux chefs suprêmes précédents, Hibatullah Akhundzada n’est pas un guerrier associé aux moudjahidines et n’a pas combattu contre les Soviétiques, explique l’historien Ali Olomi, de la Penn State University, joint par Le Devoir à Abington, en Pennsylvanie. Il s’agit plutôt d’un idéologue religieux connu pour lancer des fatwas [avis religieux]. Son leadership est toutefois susceptible d’être aussi austère que par le passé et de rappeler le régime des talibans des années 1990, malgré quelques changements d’ordre cosmétique. »

Apparence de modération

Le discours un peu plus conciliant, exprimant une certaine modération, véhiculé par les porte-parole du groupe depuis le 14 août dernier et la reprise du pays par les talibans peut faire partie de ces changements. « Mais il ne faut pas se laisser tromper, assure l’anthropologue Nazif Shahrani. L’idée que les talibans puissent se montrer collaborateurs avec l’Occident n’est qu’un mythe. Les talibans qui s’expriment dans les médias et ceux qui sont sur le terrain parlent deux langues très différentes. Sur le terrain, ils font surtout ce qu’ils veulent, soit imposer la terreur et piétiner les droits de la personne. »

M. Shahrani en veut d’ailleurs pour preuve la nomination récente de Khalil Ur-Rahman Haqqani en tant que responsable de la sécurité de Kaboul. Ce dirigeant du nouveau régime aurait été à l’origine de plusieurs attentats à la bombe perpétrés sur le territoire afghan par le passé. Les États-Unis le considèrent comme un terroriste et offrent d’ailleurs une prime de 5 millions de dollars à qui pourrait contribuer à sa capture.

Dimanche, sur les ondes d’Al Jazeera, le principal intéressé a affirmé vouloir ramener l’ordre en Afghanistan. « Si vous pouvez défaire une superpuissance, a-t-il dit en référence au départ des Américains, vous pouvez aussi apporter la sécurité au peuple afghan. »

Un projet qui sera difficile à mener à terme, toutefois, les talibans revenant en force dans un pays qui a radicalement été transformé depuis leur départ il y a 20 ans. « Ils ne font pas seulement face à une crise de confiance, mais à une haine profonde des Afghans qui, depuis deux décennies, vivent dans un contexte très différent, dit Nazif Shahrani. Plus de 60 % des Afghans ont moins de 25 ans. Kaboul n’est plus la ville en ruine qu’ils ont laissée aux Américains. C’est une métropole plus populeuse, plus moderne, et ils vont être confrontés à une population qui a désormais des attentes différentes. »

Selon lui, les tensions devraient rapidement s’exacerber dans un pays où, depuis leur arrivée, les talibans n’ont pas offert de services à la population. « Les salaires ne sont pas versés. Les banques sont fermées. Les services ont été numérisés au cours des cinq dernières années, et les talibans n’ont pas les compétences techniques ni l’accès à l’argent du gouvernement précédent pour en assurer le bon fonctionnement », indique Nazif Shahrani. « Dans ces circonstances, leurs chances de réussir à gouverner sont donc très minces », ajoute-t-il, et ce, que le chef suprême soit visible ou invisible, prévient-il.

À voir en vidéo