Quel avenir pour la diplomatie canadienne en Afghanistan ?

Cette étape charnière donne l’occasion de faire le point sur les leçons de cette guerre pour la diplomatie et pour les relations internationales de l’Occident, et du Canada en particulier.
Photo: Yuri Cortez Agence France-Presse Cette étape charnière donne l’occasion de faire le point sur les leçons de cette guerre pour la diplomatie et pour les relations internationales de l’Occident, et du Canada en particulier.

Ça été non. Puis ç’a été oui. Et maintenant, on verra, inch Allah.

Le 17 août, tandis que les talibans venaient de reprendre Kaboul, Justin Trudeau annonçait que le nouveau pouvoir afghan ne serait pas reconnu par le Canada. « Lorsqu’ils étaient au pouvoir il y a 20 ans, le Canada ne reconnaissait pas leur gouvernement. Ils ont renversé et remplacé un gouvernement dûment élu par la force et forment un groupe terroriste reconnu sous la loi canadienne », a-t-il ajouté, alors qu’il lançait sa campagne électorale.

Il disait vouloir se concentrer sur l’évacuation des ressortissants canadiens et de réfugiés afghans. Cette opération chaotique a forcé une réunion des leaders du G7 une semaine plus tard, au terme de laquelle le premier ministre canadien ouvrait finalement la porte à une reconnaissance du gouvernement taliban en échange de la fluidité des expatriations. Les conservateurs ont évidemment accusé le chef libéral de faire volte-face.

Alors, oui ou non ? Faut-il reconnaître le nouveau régime ? Faut-il rouvrir l’ambassade canadienne à Kaboul ? Faut-il reprendre l’aide financière et humanitaire à l’Afghanistan ? Et comment intervenir dorénavant face à des États voyous ?

« On ne peut pas établir des rapports diplomatiques seulement avec les pays qu’on aime », affirme Justin Massie, professeur de science politique à l’UQAM et codirecteur du Réseau d’analyse stratégique (RAS), spécialiste de la sécurité internationale et des relations étrangères du Canada. « La diplomatie demande de parler à tout le monde», résume-t-il. Ce n’est pas parce que le Canada n’a pas d’ambassade en Iran que la population iranienne se porte mieux, illustre le professeur.

D’où le fait qu’Ottawa a eu des ambassadeurs en URSS, même sous Staline. Ou que le Canada continue ses relations avec l’Arabie saoudite, État misogyne, homophobe, liberticide et théocrate.

« Qu’il y ait une approche constructive des gouvernements occidentaux quant aux relations qu’ils vont entretenir avec le nouveau pouvoir taliban, je crois que c’est normal, dit Frédéric Mérand, directeur scientifique du Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM) de l’Université de Montréal. Ils veulent utiliser la reconnaissance diplomatique et, derrière ça, l’accès aux institutions internationales et à la finance comme levier pour s’assurer que le gouvernement taliban ne se comporte pas de manière trop brutale. »

Après la fin

Les carnages continuent. Les deux experts universitaires québécois ont été interrogés jeudi après-midi, alors que deux attentats avaient frappé aux portes de l’aéroport de Kaboul, preuve sanglante que le groupe État islamique (concurrent des talibans et qui a revendiqué la tuerie de masse) ne veut pas arrêter la lutte contre les Occidentaux.

Le conflit en Afghanistan s’arrêtera-t-il donc vraiment dans quelques jours, le 31 août, avec le retrait des derniers marines ? Est-ce même la fin de l’immense réaction en chaîne déclenchée par les attentats du 11 septembre 2001 ?

En tout cas, cette étape charnière donne l’occasion de faire le point sur les leçons de cette guerre pour la diplomatie et pour les relations internationales de l’Occident, et du Canada en particulier.

Je ne parle pas d’un échec total et ne dis pas que tout ça n’a servi à rien. Ce n’est pas vrai. Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a peu de succès à mettre au crédit du modèle de l’interventionnisme libéral dominant depuis les années 1990.

 

Le professeur Massie juge que l’entreprise militaire amorcée en 2001 remet en question le modèle de l’OTAN dit de « renforcement des capacités » des partenaires. Cette stratégie laisse les armées locales mener les combats avec l’appui de frappes aériennes internationales, comme cela s’est fait en Afghanistan, en Irak et en partie en Syrie contre le groupe État islamique. L’armée afghane de quelque 300 000 hommes équipée par les Américains a été mise en déroute par les talibans en quelques jours.

Son collègue du CERIUM a vu de visu ce renforcement de capacités en Afghanistan pendant huit jours, il y a une dizaine d’années, après l’envoi de troupes supplémentaires par le président Obama à partir de décembre 2009 (« The Obama’s Afghan Surge »). Il en a tiré un texte paru dans Le Devoir, intitulé « Notre protectorat en Afghanistan », qui résumait la présence occidentale dans ce pays en « un nœud gordien d’effets pervers ».

« Je ne parle vraiment pas d’un échec total et ne dis pas que tout ça n’a servi à rien, précise M. Mérand. Ce n’est pas vrai. Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a peu de succès à mettre au crédit du modèle de l’interventionnisme libéral dominant depuis les années 1990. Ce programme demande des interventions de nos armées en s’appuyant sur des forces locales et des programmes d’aide pour gagner les cœurs et organiser des élections. Ce programme ne tient plus. »

Quel serait alors le modèle de rechange ? Frédéric Mérand voit trois scénarios possibles. D’abord, l’option isolationniste, qui cesse les interventions internationales en faveur d’un repli occidental. Puis, le transfert des responsabilités à des acteurs régionaux pouvant agir dans leur environnement immédiat. Dans le cas afghan, par exemple, la Russie, le Pakistan ou la Chine. Enfin, l’acharnement interventionniste, qui consisterait à essayer encore et encore en s’implantant pour des décennies dans des zones troubles.

Justin Massie, lui, ramène les solutions possibles à deux options. Premièrement, le recours aux Casques bleus et aux missions onusiennes de la paix pendant des années, voire des décennies. Il en reste de semblables au Congo, au Soudan, et même en Bosnie. Deuxièmement, il y a aussi l’option de rester, de s’implanter dans un pays, ce que refusent de plus en plus les conquérants comme les conquis.

« La conséquence logique, c’est que les interventions vont cesser, dit le professeur Massie. D’autant plus qu’aujourd’hui la priorité est accordée à la Chine. Les États-Unis veulent conserver leurs troupes pour un éventuel conflit de haute intensité. On peut penser que le non-interventionnisme va perdurer pendant plusieurs années de la part des Américains, et par conséquent des Européens et des Canadiens. »

Avant la fin

L’interventionnisme amorcé à la fin du siècle dernier, amplifié par les attaques de 2001, a coûté cher, très cher : des milliers de milliards de dollars aux Américains et des centaines de milliers de morts. Plus de 150 Canadiens ont perdu la vie en Afghanistan.

« On entend encore dire que le Canada est un gardien de la paix et qu’il agit par altruisme, indique Justin Massie. Ce mythe a été déconstruit. La principale raison pour laquelle le Canada est intervenu en Afghanistan, c’est la solidarité d’alliance. Le Canada participe à toutes les opérations de l’OTAN. »

L’ancien collègue du Devoir Jocelyn Coulon, rattaché au CERIUM comme chercheur, vient de publier l’ouvrage Le Canada à la recherche d’une identité internationale (PUM), dans lequel il affirme que, dans les faits, les libéraux et les conservateurs qui s’échangent le pouvoir à Ottawa développent depuis des décennies la même politique internationale.

« Justin Trudeau se situe dans la même lignée que Stephen Harper, dit le professeur Massie à son tour. Il a promis 500 Casques bleus, a parlé du retour du Canada, et finalement, il a livré six hélicoptères au maintien de la paix. »

Le professeur Mérand nuance le schéma historico-politique. « Je me méfie un peu de la lecture d’un supposé âge d’or perdu du Canada défendant une conception de l’internationalisme libéral respectueux du multilatéralisme, dit-il. On pourrait dire, au contraire, que la décision du gouvernement Chrétien de ne pas intervenir en Irak allait dans ce sens-là. L’histoire de l’intervention canadienne en Afghanistan est plus compliquée. »

Il cite le livre The Unexpected War : Canada in Kandahar. Selon son coauteur Eugene Lang, ancien chef de cabinet du ministère de la Défense (2002-2006), le Canada s’est engagé en Afghanistan avec un manque d’enthousiasme partagé par bien d’autres membres de l’OTAN.

« Le Canada a aussi décidé de s’engager non seulement pour punir les talibans de leur soutien à al-Qaïda, mais aussi pour aider à reconstruire le pays, conformément aux valeurs démocratiques et libérales, dit le directeur Mérand. C’est cette idée qui a échoué. La lutte contre le terrorisme, elle, a assez bien marché. »

Les soldats canadiens déployés en Afghanistan sous le gouvernement libéral de Jean Chrétien, rapatriés par le conservateur Stephen Harper en 2014, sont retournés à Kaboul ces derniers jours pour une ultime mission humanitaire. Le dernier vol canadien a quitté Kaboul jeudi, portant officiellement à environ 3700 le nombre des personnes évacuées par le train aérien.



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