La chute de Kaboul, un scénario-catastrophe pour les Afghanes

Des milliers d’Afghans ont convergé vers l’aéroport de Kaboul, lundi, dans l’espoir d’évacuer le pays. Désespérés, certains onttenté de s’accrocher aux passerelles ou aux carlingues des avions en partance. Les soldats américains responsables de sécuriserles lieux ont tiré en l’air pour tenter d’éloigner la foule. Au moins sept personnes sont mortes lors des bousculades.
Photo: Wakil Kohsar Agence France Presse Des milliers d’Afghans ont convergé vers l’aéroport de Kaboul, lundi, dans l’espoir d’évacuer le pays. Désespérés, certains onttenté de s’accrocher aux passerelles ou aux carlingues des avions en partance. Les soldats américains responsables de sécuriserles lieux ont tiré en l’air pour tenter d’éloigner la foule. Au moins sept personnes sont mortes lors des bousculades.

Des fenêtres de son appartement, à Kaboul, Laila voit maintenant flotter plusieurs drapeaux blancs des talibans marqués de la chahada, profession de foi essentielle de l’Islam affirmant que Mahomet est le messager du seul vrai Dieu. Ce symbole annonce la restauration de l’Émirat islamique d’Afghanistan et une catastrophe pour les femmes comme elle.

« Je vois leurs drapeaux et les talibans sont déjà partout dans la ville », raconte Laila (prénom fictif choisi pour protéger la véritable identité de cette travailleuse du milieu de l’éducation). « J’ai été très attristée de voir sur les médias sociaux les images du drapeau national tricolore mis au sol, puis remplacé. Ce drapeau représentait une volonté d’unité de différents groupes. Maintenant, comment pouvons-nous croire qu’il y aura de la place pour la diversité et des façons de vivre différentes ? »

J’ai perdu mon espoir. Je n’ai plus de futur possible ici. Si je pouvais trouver moyen de m’enfuir, je le ferais

L’entrevue a eu lieu lundi soir, heure de l’Afghanistan, soit des siècles et des siècles en retard du point de vue de l’égalité hommes-femmes. La capitale afghane est tombée ce week-end sans combats, signant un triomphe fulgurant et sidérant des extrémistes religieux. Plusieurs pays, dont le Canada, ont déjà fermé leur ambassade ou réduit à une poignée d’employés leur personnel.

L’évacuation des ressortissants étrangers a commencé. Le premier ministre Justin Trudeau a annoncé lundi, au moment d’entamer sa deuxième journée de campagne électorale, que le Canada a déjà sorti du pays 34 de ses diplomates et membres du personnel des Forces armées canadiennes, deux diplomates internationaux et cinq employés de l’OTAN. De plus, 807 Afghans ont été expatriés dans le cadre du programme spécial d’immigration mis en place par Ottawa pour soutenir les anciens collaborateurs du pays, interprètes ou chauffeurs par exemple.

Le ministère canadien de la Défense explique par courriel que les transports se font depuis Kaboul avec des avions C-17 Globemaster et CC-130 Hercules. Par contre, les vols civils et militaires ont dû être suspendus lundi après-midi, a annoncé le Pentagone, qui contrôle l’aéroport.

Des milliers de personnes se sont précipitées vers cette seule porte de sortie du pays à partir de la capitale. Les scènes de panique et la marée humaine autour des pistes de décollage témoignent de la volonté de fuir le régime de stricte obédience islamiste que les talibans promettent de réinstaurer après deux décennies de guerre. Justin Trudeau s’est dit « horrifié par les images de désespoir » en provenance de Kaboul.

Au moins sept personnes sont mortes pendant les bousculades à l’aéroport. Des gens désespérés ont tenté de s’accrocher aux passerelles ou aux carlingues des avions en partance. Les soldats américains responsables de sécuriser les lieux ont tiré en l’air pour tenter d’éloigner la foule.

La fin du futur

Laila souhaite tout autant partir. Elle a entamé des démarches pour trouver refuge au Canada. Elle a aussi demandé de l’aide à des ONG.

« J’ai perdu mon espoir, dit-elle. Je n’ai plus de futur possible ici. Si je pouvais trouver moyen de m’enfuir, je le ferais. »

Ottawa promettait encore ce week-end vouloir accueillir 20 000 réfugiés afghans au total par l’entremise de divers programmes, dont les parrainages privé ou familial. La chute de Kaboul, avec les images évoquant la chute de Saïgon en 1975, semble rendre difficile, voire improbable, l’évacuation massive d’Afghans vers l’étranger.

Le major général (à la retraite) Denis Thompson parle d’une possible crise humanitaire énorme. Il évalue qu’un millier d’Afghans et leurs familles employés par l’armée canadienne attendent la déportation dans la capitale et autour de Kandahar. Lui-même en a connu personnellement beaucoup quand il commandait les forces de l’OTAN dans cette région.

« Le gouvernement canadien dit que nous allons évacuer des milliers de personnes, mais il ne communique pas le plan pour le faire, dit-il. C’est très frustrant. »

L’ex-militaire maintenant rattaché à l’Institut canadien des affaires mondiales s’étonne encore de la prise talibane rapide de Kaboul. Il fait l’hypothèse d’ententes secrètes entre des factions afghanes qui auraient négocié la reddition de l’armée gouvernementale sans combattre. M. Thompson croit aussi que les talibans vont attendre le départ des derniers étrangers avant de fermer de manière complètement étanche les frontières, y compris en sectionnant les réseaux de communications numériques du pays.

« Je suis presque certain qu’ils ne vont rien faire aux étrangers, ajoute-t-il. Ils ont déjà gagné. Mais ceux qui ont travaillé avec nous sont vraiment en danger. En plus, la vie va revenir terrible pour certains et les femmes en particulier, comme dans les années 1990. »

Le retour du pire

Les femmes et les filles craignent de perdre toutes les libertés gagnées au fil des ans. « Quand on est une femme, forcément, on songe au suicide », résumait lundi une Afghane interviewée par un média de France. Une génération entière n’a pas connu le régime théocratique tombé à l’automne 2001 avec les représailles occidentales contre les attentats de New York et de Washington soutenus par al-Qaïda, groupe terroriste abrité par l’Émirat islamique fondé en 1996.

Je suis presque certain qu’ils ne vont rien faire aux étrangers. Ils ont déjà gagné. Mais ceux qui ont travaillé avec nous sont vraiment en danger

« Nous craignons toutes que la situation empire gravement, confie encore Laila, qui habite avec d’autres femmes. Jusqu’à maintenant, nous pouvions travailler et nous promener librement. Maintenant nous allons revenir au temps où nous ne pouvions même pas sortir de la maison sans être accompagnées par un homme. Moi, j’ai des frères et je peux leur demander de m’accompagner dans les magasins ou chez le docteur. Mais je pense à celles qui ont perdu leurs proches dans la guerre et les attentats et qui n’ont personne pour les aider. »
 

Elle craint de perdre son emploi et ses revenus. Elle n’est pas rentrée au travail ces derniers jours. « J’ai bien peur que l’accès à l’éducation va se refermer. Je suis préoccupée pour nos droits humains fondamentaux. »

Les exactions ont commencé. L’humoriste Kasha Zwan (Nazar Mohammad, selon son nom civil) a été capturé, humilié et abattu par des talibans.

« J’ai une requête à formuler, dit Laila au moment de terminer l’entrevue. Je demande au gouvernement canadien d’aider notre peuple. Il faut aussi aider ceux et celles d’entre nous qui n’ont pas de contacts ou de familles au Canada. Il faut ouvrir plus largement les programmes d’accueil. Nous en avons vraiment beaucoup besoin. »

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