Les citoyens japonais, grands perdants des Jeux de Tokyo

Vendredi, à quelques heures de la cérémonie d’ouverture, des centaines de manifestants scandaient «Go to hell IOC, go to hell Olympics!» non loin du stade.
Photo: Ryosuke Uematsu/Kyodo News via AP Vendredi, à quelques heures de la cérémonie d’ouverture, des centaines de manifestants scandaient «Go to hell IOC, go to hell Olympics!» non loin du stade.

Impossible maintenant de reculer : le coup d’envoi des Jeux olympiques a été donné vendredi dernier.

Coincés par un gouvernement critiqué pour sa gestion déficiente de la pandémie et un Comité international olympique (CIO) qui donne l’impression de tirer les ficelles, les Japonais font entendre leur grogne. Une crise de confiance qui, jumelée à une économie en chute, pourrait bien affaiblir le parti au pouvoir lors des élections prévues cet automne.

Le pays le plus endetté du monde espérait rappeler au monde entier sa puissance économique en tenant ces Jeux ; il se retrouve maintenant à payer la note.

« C’est le CIO qui remportera la médaille d’or », plaisante au bout du fil Ken Hijino, professeur de science politique à l’Université de Kyoto. « Qui va s’enrichir avec ces Jeux ? Ce sera le Comité international olympique et les entreprises médiatiques, grâce à leurs commanditaires. Quant au peuple japonais, c’est à peine s’il obtiendra le bronze. »

Le suspense sur la tenue des Jeux de Tokyo s’est étiré jusqu’à la dernière minute. L’événement a tenu bon, mais on estime qu’une annulation aurait tout de même coûté des milliards de dollars au Japon — essentiellement en dédommagement au CIO, aux diffuseurs olympiques et à leurs commanditaires.

« C’est un contrat défavorable pour le pays hôte. Nos impôts sont utilisés pour accueillir ces compétitions qui sont, en plus, sans spectateurs. Donc, on paie même s’il n’y a aucun bénéfice pour les Japonais, à tous les niveaux. C’est comme si on était exploité par le CIO », dénonce la responsable du programme de langue japonaise à l’UQAM, Sachiyo Kanzaki, qui est originaire d’Osaka.

À quelques heures de la cérémonie d’ouverture, des centaines de manifestants scandaient « Go to hell IOC, go to hell Olympics ! » non loin du stade. « Il y a beaucoup d’hostilité et de méfiance envers le CIO, constate le professeur Hijino. Les Japonais ont l’impression que le premier ministre [Yoshihide Suga] aurait pu en faire plus, qu’il n’a pas tenu tête au CIO. »

La semaine dernière, Suga niait encore avoir subi des pressions pour le maintien des Jeux de Tokyo.

Malgré les efforts déployés par les organisateurs et le gouvernement pour mettre en valeur les bénéfices des Jeux, certains ne sont toujours pas convaincus, comme l’étudiante Yumeka Kawahara, qui habite à Sapporo. « Nous comprenons que si nous ne faisions pas les Jeux cette année, nous aurions été dévastés économiquement, mais pourquoi faut-il que ce soit maintenant ? » se demande-t-elle.

Le « fardeau » des Jeux

Les Jeux d’été de Tokyo seront les plus coûteux de l’histoire. Ils coûteront au bas mot 15,4 milliards de dollars américains, une somme qui pourrait toutefois bondir à 25 milliards, selon le Conseil national d’audit du Japon. Lorsque Tokyo avait été choisie comme ville hôte de l’événement, on estimait pourtant ses coûts à 7,5 milliards.

Ces Jeux étaient censés rappeler le miracle économique japonais des années 1970, rappelle Mme Kanzaki. « On misait sur la restauration, voire la résurrection, du Japon après la catastrophe de Fukushima en 2011. Mais dans le contexte pandémique, est-ce que ces Jeux vont vraiment restaurer le pays ? Non, au contraire, on reçoit le fardeau », dit-elle.

« Au cours des dernières années, le Japon a connu l’un des pires taux de croissance de son économie depuis la Seconde Guerre mondiale. […] Le gouvernement espérait que les Jeux seraient un moyen de stimuler l’économie, notamment grâce à la consommation et au tourisme », souligne de son côté le professeur Hijino.

« Quelle était la meilleure option pour le Japon ? se demande quant à elle la Tokyoïte Aya Takemoto. Tenir les JO et augmenter le nombre de personnes infectées à la COVID-19 ou les annuler et subir des pertes économiques ? C’est la question pour laquelle personne n’a de réponse, puisqu’on ne sait pas quel effet auront les JO sur la pandémie au Japon. »

Le Japon détenait déjà le triste titre du pays le plus endetté au monde, une situation empirée par la crise sanitaire. Selon le portail statistique Statista, le plan japonais de relance budgétaire pour lutter contre la COVID-19 et maintenir l’économie à flot est de loin le plus généreux du G20 : 308 000 milliards de yens (2800 milliards de dollars américains), soit l’équivalent de 56 % de son PIB.

Ras-le-bol politique

La gestion de la pandémie demeure vivement critiquée au pays du Soleil levant. « Si le gouvernement avait vraiment tenu à ces Jeux, il aurait dû investir davantage dans la vaccination. Il y a un sentiment d’injustice : ils sauvent les JO, mais pas les personnes qui sont en difficulté à cause de la pandémie », croit Mme Kanzaki.

La cote de popularité du premier ministre Suga est à son plus faible : elle se situe juste au-dessus de 30 %, selon des sondages réalisés par les médias japonais. La réélection du parti au pouvoir, le Parti libéral-démocrate (PLD), est d’ailleurs menacée. Les prochaines élections générales à la Chambre des représentants doivent avoir lieu au plus tard le 28 novembre, mais l’absence d’une opposition crédible joue toutefois à l’avantage du PLD. « Les partis d’opposition sont petits et fragmentés. Ils essaient de coopérer pour les prochaines élections, mais il est impossible de savoir s’ils auront du succès », explique M. Hijino.

Les retombées des Jeux ne seront vraisemblablement pas économiques, mais politiques, croit le professeur de science politique. « L’incompétence du gouvernement pour répondre à la crise sanitaire a été révélée clairement au cours des deux dernières années. Lors d’une crise, il y a toujours une occasion d’agir, et les Japonais se rendent compte que les choses doivent changer. »

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