Un centenaire truffé d’oublis

Fondé par une poignée de militants en juillet 1921 dans un Shanghai encore divisé en  concessions étrangères, le PCC dirige sans partage la Chine.
Noel Celis Agence France-Presse Fondé par une poignée de militants en juillet 1921 dans un Shanghai encore divisé en concessions étrangères, le PCC dirige sans partage la Chine.

C’est un des paradoxes chinois, parmi d’autres. Autour de la maison de Li Hanjun, rue Bayle, dans l’ancienne concession française de Shanghai, les boutiques de luxe et les empreintes du capitalisme consommant n’ont cessé de se multiplier au cours des dernières années, à quelques mètres à peine de cet endroit où, le 23 juillet 1921, le premier congrès du Parti communiste chinois (PCC) s’est amorcé. C’était il y a presque exactement 100 ans.

Pas de doute, depuis cette fondation, à laquelle Li Hanjun a pris part, tout comme Mao Zedong, 11 autres représentants du parti et un représentant du Komintern, l’internationale communiste russe à l’origine du mouvement chinois, le chemin parcouru par la Chine a été tortueux, improbable et surtout spectaculaire. Mais c’est visiblement une autre vérité que cherche désormais à affirmer le président Xi Jinping à l’occasion de ce centenaire qui, loin de célébrer la complexité d’un siècle de régime communiste en Chine, tente surtout d’en simplifier l’historiographie en manipulant les faits, dans l’espoir de conduire le PCC ailleurs.

« Avec ce centenaire, Xi Jinping a trouvé l’occasion rêvée de redonner une force de légende à l’histoire du parti, résume sur Zoom le sinologue Michel Bonnin, du Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris. Mais, en intégriste et survivaliste du PCC qu’il est, le secrétaire général du parti n’hésite pas à le faire en niant le passé et les leçons de ce passé. Ce qui peut être dangereux pour la Chine autant que pour le reste du monde. »

La négation historique n’est pas chose nouvelle pour un parti communiste. Elle s’observe d’ailleurs depuis des années dans la date même de cette commémoration en Chine, qui a surtout lieu le 1er juillet, soit 22 jours avant la réelle fondation du parti. « C’est Mao qui a imposé cette date pour les 20 ans de la formation politique, prétextant ne plus se souvenir de la date du premier congrès », dit M. Bonnin. Le parti comptait alors 57 membres, comparativement à 90 millions aujourd’hui, soit presque trois fois la population canadienne. « C’est une simplification de l’histoire pour un régime qui aime aussi les premiers jours des mois », ajoute-t-il en faisant référence au 1er août, anniversaire de la fondation de l’armée, et au 1er octobre, jour marquant la naissance de la République populaire de Chine.

Une simplification amplifiée aussi cette année par Xi Jinping, dont la volonté de transformation du parti a su profiter de ce centenaire et surtout de sa relecture plutôt intéressée de l’histoire du PCC.

Des oublis significatifs

En témoignent les 531 pages d’Une brève histoire du Parti communiste chinois, publié en février dernier par le régime communiste chinois, avec l’assentiment du président, en prévision de cet anniversaire. Près du quart du livre est consacré aux années de règne de Xi Jinping. L’ouvrage, non traduit, fait par ailleurs l’impasse sur des jalons pourtant importants de l’histoire de la Chine posés par ce régime durant le dernier siècle, à commencer par la participation de la Russie, il y a un siècle, à la fondation du parti dans l’empire du Milieu. Le PCC aime cultiver le mythe d’un communisme chinois né de lui-même dans son propre environnement, allant même jusqu’à détourner le sens de la révolte des Taiping, entre 1851 et 1864, et celle des Boxers, entre 1899 et 1901, pour en expliquer les bases.

Ces deux événements, violents et meurtriers, racontent pourtant la manipulation du peuple et le détournement de tensions sociales par l’impératrice Cixi, tout comme une opposition xénophobe aux réformes libérales et à la modernisation souhaitées par les intellectuels et les lettrés, dont le théoricien politique Kang Youwei faisait partie.

L’ouvrage du PCC ne parle pas beaucoup de la grande famine de 1958 à 1961, des 30 millions de morts laissés dans le sillage des années Mao ou encore de la Révolution culturelle de 1966 à 1976, qui tient en 12 pages à peine, sans vraiment mentionner le petit livre rouge de Mao, pourtant pièce symbolique majeure de l’époque.

Un oubli plutôt étonnant pour l’actuel président chinois, dont on aime répéter pourtant qu’il marche sur les traces du Grand Timonier.

« Il est plus rapide de regarder ce qui a été conservé de l’histoire du PCC que de mesurer ce qui en a été soustrait, résume en souriant la sinologue Olga Alexeeva, historienne de la Chine à l’UQAM. La Révolution culturelle et le petit livre rouge sont des souvenirs douloureux, avec leurs slogans appelant à la révolution, au changement et à la rébellion. Cette période est considérée comme un crime contre le parti et contre l’élite rouge. Elle entre en contradiction avec la philosophie actuelle du parti, qui se place surtout dans la stabilité et dans une continuité qu’il cherche forcément à embellir. »

Des discours violents

Embellir et radicaliser aussi, à en juger par les discours du président qui, pour ce centenaire, a déployé une rhétorique nationaliste aux accents belliqueux, n’ayant plus peur de cibler le reste du monde. Des éléments de langage cohérents d’ailleurs avec l’accent mis, lors de ces commémorations, sur l’arrivée au pouvoir du PCC en 1949, qui a libéré le pays de sa soumission aux Occidentaux depuis la première guerre de l’opium en 1839. « C’était très agressif et très violent, résume Mme Alexeeva. Il a parlé de “crânes brisés” et de “sang qui allait couler” si d’autres puissances décidaient de s’opposer à la Chine ou de s’ingérer dans les affaires internes du pays. »

Les mots durs ciblaient entre autres les critiques venant de l’extérieur sur le renforcement de l’emprise de la Chine continentale sur le territoire chinois de Hong Kong et de Macao, sur les menaces que fait peser Pékin sur la démocratie taïwanaise ou encore sur la répression des Ouïgours, minorité musulmane de la province du Xinjiang dans l’ouest du pays. Mais ils sont venus aussi confirmer ce nouveau statut de la Chine qui, après avoir profité des 20 dernières années de la mondialisation pour s’enrichir et étendre son pouvoir, se pose désormais de plus en plus en puissance mondiale cherchant à dominer le reste d’un monde dont elle veut éviter les influences, jugées de plus en plus néfastes pour le pays, selon le régime.

« Xi Jinping a compris que les idées occidentales qui s’infiltrent chez certains dirigeants peuvent conduire à la catastrophe, dit M. Bonnin. Il garde en tête les conséquences qu’ont eues ces infiltrations en URSS et en Europe de l’Est et considère que le parti ne doit plus avoir peur d’affirmer ce qu’il est pour survivre. »

Une dictature dangereusement parfaite

Loin de Deng Xiaoping, qui a tenté de sauver le PCC en cherchant le compromis entre la dictature communiste et le capitalisme, Xi Jinping a désormais les moyens d’affirmer d’autres ambitions, explique M. Bonnin. Et ce, au risque de passer de la « dictature imparfaite » de son prédécesseur à une « dictature un peu trop parfaite » et dont les tonalités totalitaires deviennent de plus en plus évidentes.

« Un régime totalitaire ne fait pas de compromis, dit-il. Et c’est ce qui est en train de se produire. La Chine de Xi Jinping se croit désormais suffisamment puissante pour ne plus avoir à faire de politesses et elle est persuadée que l’Occident est en conflit avec le PCC. Ajoutez à cela une société où la surveillance a été décuplée par la technologie, une opposition qui ne peut plus s’exprimer et une arrogance, une hubris, du dirigeant chinois, qui peuvent créer quelque chose d’extrêmement dangereux, surtout lorsque l’on nie l’histoire et que l’on ne reconnaît pas les imperfections du système que l’on tente de valoriser. »

Des imperfections niées et auxquelles le régime communiste a opposé lors de ce centenaire des mythes révolutionnaires et une légende magnifiée, dans l’espoir de se maintenir encore au pouvoir, sans doute, au cours des 100 prochaines années.

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