Au Myanmar, la guerre civile s’étend à l’État Chin

Au moins 796 opposants au putsch ont été tués par les forces de l’ordre myanmaraises depuis le 1er février, selon une ONG locale, et près de 4000 ont été emprisonnés.
Photo: Kachinwaves Agence France-Presse Au moins 796 opposants au putsch ont été tués par les forces de l’ordre myanmaraises depuis le 1er février, selon une ONG locale, et près de 4000 ont été emprisonnés.

Depuis cinq jours, la petite ville de Mindat, dans les montagnes de l’État Chin, frontalier de l’Inde et du Bangladesh, est le théâtre d’un épisode de guerre civile totale entre les habitants et l’armée myanmaraise. Regroupés dans la Force de défense de Chin (CDF), une unité de combat récemment créée, les hommes de la ville se battent avec les moyens du bord, vieux fusils de chasse et projectiles en tous genres, contre la Tatmadaw, qui réplique à l’artillerie lourde.

« Quasiment tous les hommes de la ville entre 18 et 50 ans participent, affirme un insurgé de 28 ans qui se fait appeler Sonny. Dès que les soldats sont arrivés, ils ont posé une mitrailleuse au sol et ont fait feu vers les maisons, sans même chercher à savoir qui était à l’intérieur. » Depuis deux jours, des frappes aériennes menées par des hélicoptères de combat font rage au petit matin. À partir d’une base militaire à quelques kilomètres de là, la Tatmadaw fait pleuvoir des explosifs.

Depuis le coup d’État du 1er février, les habitants de Mindat organisent sans relâche grèves, défilés, sit-in et sabotages. Les combattants de la CDF affirment avoir tué plus de 30 soldats myanmarais fin avril, en attaquant des convois dans la zone. Mercredi, des roquettes auraient été lancées contre un poste de police local et une banque d’État, poussant les militaires à déclarer l’instauration de la loi martiale.

« Bouclier humain »

Depuis, les affrontements font rage, les habitants de Mindat refusant de laisser entrer les soldats myanmarais dans leur ville. « Ils ont capturé une quinzaine de villageois, autour de la ville, puis ils s’en sont servis comme bouclier humain pour forcer le passage », poursuit Sonny. Une fois entrés, les soldats myanmarais auraient tiré sur « toute silhouette qui s’aventurait hors des maisons ». Un bilan provisoire fait état de cinq morts chez les insurgés.

Cinq habitants de Mindat ont également été arrêtés par l’armée. Dimanche, le quotidien d’État The Global New Light of Myanmar a rapporté qu’un tribunal militaire serait convoqué pour juger les « auteurs d’attaques terroristes » à Mindat. Les hommes de la CDF se sont retirés dans la jungle ce dimanche. « Mais nous reviendrons bientôt attaquer, a déclaré un porte-parole de la CDF à l’AFP. Nous n’avons que des armes artisanales. Ce n’était pas suffisant. »

La situation confirme les craintes de ceux qui entrevoient aujourd’hui au Myanmar les ingrédients d’un scénario « à la syrienne », et notamment l’importante présence de groupuscules armés déjà opérationnels, qui se greffent sur le conflit. Frontalier de l’État Rakhine, l’État Chin était l’année dernière le théâtre d’affrontements entre l’Arakan Army (AA), l’un des groupes armés les plus virulents contre l’armée myanmaraise ces dernières années, et la Tatmadaw.

L’AA y avait même installé une base militaire, dans le township de Paletwa (à une soixantaine de kilomètres de Mindat), poussant les dirigeants du Chin National Front (CNF), un mouvement œuvrant pour l’autodétermination de l’État Chin, à exhorter les Arakanais dès mars 2020 à « ne pas traîner les Chins dans leur combat contre l’armée myanmaraise et à sortir rapidement du territoire chin ». Un appel répété en juillet dernier.

Zone d’exclusion aérienne

Sur place, à Mindat, plusieurs témoignages font état de la présence de cadres de l’armée arakanaise. Contacté par téléphone, un homme de 37 ans, appartenant vraisemblablement à l’ethnie rakhine, est prêt à donner des informations sur la situation militaire, mais refuse de décliner son identité. Il admet qu’il n’est pas chin, mais « venu d’ailleurs pour aider », sans donner plus d’explications. L’AA est le groupe armé rebelle dont le champ d’action s’étend géographiquement le plus dans le pays, ses soldats se battant aussi dans les États Kachin et Shan.

La minorité ethnique chin possède elle aussi une modeste armée, la Chin National Army, qui est restée pour l’instant très discrète sur le conflit qui fait rage à Mindat. Ses leaders se seraient réfugiés au Mizoram indien. La création de la CDF, le 4 avril, semble être une réponse à leur inaction et, selon ses leaders, une volonté affichée de « collaborer avec le NUG » (le gouvernement d’unité nationale).

Le gouvernement myanmarais intérimaire tente aujourd’hui d’attirer l’attention des puissances occidentales et asiatiques sur la situation, soulignant dans un communiqué que Mindat est devenu un « champ de bataille » et que « des milliers de personnes risquent d’être tuées, blessées ou déplacées, dans les prochaines quarante-huit heures ». Les députés myanmarais appellent aussi de leurs vœux l’instauration d’une zoned’exclusion aérienne au-dessus du Myanmar, afin d’éviter les bombardements des populations civiles et l’envoi d’aide humanitaire dans l’État Chin, l’un des plus pauvres du pays. Des manifestations de soutien au peuple de Mindat ont eu lieu samedi soir à Rangoun.

Condamnation des violences contre les civils

Les ambassades des États-Unis et du Royaume-Uni ont appelé samedi les forces de sécurité à cesser les violences dans la ville de plus de 40 000 habitants.

« L’usage par l’armée d’armes de guerre contre des civils, y compris cette semaine à Mindat, est une nouvelle démonstration des extrémités auxquelles le régime est prêt à s’abaisser pour se maintenir au pouvoir », a dénoncé l’ambassade américaine sur Twitter samedi.

L’ambassade britannique a, elle, jugé que la violence à Mindat « ne peut être justifiée ». « Les preuves d’atrocités doivent être envoyées au [mécanisme d’enquête indépendant des Nations unies pour le Myanmar] afin que les auteurs puissent être tenus pour responsables », a-t-elle écrit.

L’Assemblée générale de l’ONU est appelée mardi à approuver un projet de résolution prévoyant «une suspension immédiate» du transfert d’armes au Myanmar et à ses dirigeants militaires.

Agence France-Presse

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