Réformateurs et modérés chassés de la prochaine présidentielle

L’élection  présidentielle  en Iran s’est amorcée mardi avec le début  à Téhéran  de l’inscription des candidats, ici sous une grande affiche du guide  suprême, Ali Khamenei.
ATTA KENARE Agence France-Presse L’élection présidentielle en Iran s’est amorcée mardi avec le début à Téhéran de l’inscription des candidats, ici sous une grande affiche du guide suprême, Ali Khamenei.

L’élection présidentielle en Iran, qui s’est amorcée mardi avec le début à Téhéran de l’inscription des candidats, risque de « porter préjudice » et de causer « des dommages importants au pays », estiment plusieurs opposants au régime iranien en exil. Ils déplorent que des gestes posés au cours des dernières semaines par le pouvoir en place contre le processus électoral viennent renforcer le durcissement du régime, plutôt que de favoriser une ouverture pourtant nécessaire pour sortir le pays de la crise.

« La situation en Iran est très explosive, dit Hamid Enayat, du Conseil national de la Résistance iranienne, joint en France mardi par Skype. La pauvreté touche 60 % de la population, la répression contre les dissidents s’est amplifiée et place Ali Khamenei [le guide suprême de la Révolution islamique en Iran] devant un paradoxe à l’approche du scrutin du 18 juin prochain : s’il ne durcit pas le régime, il va devoir affronter la colère du peuple, et s’il renforce le pouvoir conservateur, c’est avec une plus grande opposition au sein du régime qu’il va devoir composer. »

Le choix du guide suprême semble toutefois avoir été fait, à en juger par la décision récente du Conseil des gardiens de la Constitution — le cénacle de 12 hommes, non élus, chargés de protéger la République islamique iranienne — qui, la semaine dernière, a modifié les critères d’admissibilité des candidats, en vue d’en écarter plusieurs de la course.

À presque 39 ans, le jeune Mohammad-Javad Azari Jahromi, ministre de l’Information et des Technologies de communication, un politicien relativement modéré du gouvernement sortant du président Hassan Rohani, va faire les frais de cette décision qui impose désormais un âge minimum de 40 ans et inférieur à 75 ans pour se présenter.

En avril dernier, Ali Khamenei a dissuadé également Hassan Khomeini, petit-fils de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, leader de la révolution de 1979, de prendre part à la course présidentielle. Ces chances de conduire à la victoire le courant réformiste pragmatique étaient élevées.

Dans les derniers jours, le président, Hassan Rohani, qui ne peut se représenter au terme de son deuxième mandat, a dénoncé ces entraves à la diversité des voix lors du scrutin de juin et remis en question la légitimité du Conseil des gardiens de la Constitution qui, selon lui, ne peut pas imposer des barrières à l’entrée des candidats.

« Nous sommes devant un processus d’élimination des représentants de courants au sein du régime qui menacent le pouvoir du guide suprême, laisse tomber le dissident iranien Aladdin Touran, joint par Le Devoir au nord de Paris. Ce régime sait qu’il n’a désormais d’autre choix que de se durcir pour survivre. »

Mardi, quatre premiers candidats ont passé le portillon de la présidentielle. Ils sont tous issus du milieu militaire. Le plus connu est sans doute le général Hossein Dehghan, ministre de la Défense dans le premier gouvernement Rohani et actuel conseiller de l’ayatollah Khamenei.

Jeudi, c’est l’actuel chef de la Justice iranienne, Ebrahim Raïssi, qui devrait annoncer sa candidature, une des plus soutenues par le guide suprême. Le politicien conservateur n’a pas réussi en 2017 à atteindre le sommet de l’État, perdant durement le scrutin face à Hassan Rohani. Il y a deux semaines, 220 députés iraniens se sont prononcés pour son entrée dans la présidentielle, une élection que Raïssi a la ferme intention de remporter cette fois.

« Ce serait le pire choix, dit Aladdin Touran, particulièrement pour l’image de l’Iran sur la scène internationale. Ebrahim Raïssi a été reconnu comme l’un des bourreaux lors du massacre d’opposants politiques en 1988 dans les prisons iraniennes. » Les États-Unis l’ont placé sur une liste noire et menacé de sanctions en 2019 en raison de ses violations répétées des droits de la personne dans son pays. « Avec lui, la normalisation des rapports entre Washington et Téhéran pourrait devenir problématique », ajoute le dissident.

Un rapprochement diplomatique s’est amorcé à Vienne début avril, entre les États-Unis, l’Union européenne et l’Iran, pour tenter de sauver l’accord sur le nucléaire de 2015.

Nous sommes devant un processus d’élimination des représentants de courants au sein du régime qui menacent le pouvoir du guide suprême

La candidature d’Ebrahim Raïssi pourrait conduire au retrait volontaire de plusieurs représentants du courant conservateur qui ont déjà annoncé leur intention de se présenter. En font partie Ali Larijani, qui a négocié le partenariat stratégique de l’Iran avec la Chine, et Saïd Jalili, un proche de la branche armée des Gardiens de la révolution islamique.

Après l’enregistrement des candidats, le Conseil des gardiens de la Constitution va entrer dans une période de validation des aspirants à la présidence, afin d’en éliminer plusieurs. La liste définitive doit être dévoilée les 26 et 27 mai prochains, lançant ainsi la campagne électorale pour les 20 jours suivants.

« La disqualification de candidats pour les élections municipales, qui doivent se tenir le 18 juin prochain également, a été généralisée cette année. Elle visait à évincer les représentants de courants modérés ou réformateurs, dit Hamid Enayat. Cela a été un prélude à l’éviction des candidats à la présidentielle. »

« Pour donner de la légitimité à ce scrutin, le guide suprême a dit souhaiter une participation massive le 18 juin prochain, explique M. Touran, et ce, pour ne pas reproduire l’échec des dernières élections, où la participation a été de moins de 40 %. Elle était de 20 % à Téhéran et dans les milieux urbains où les gens sont plus éduqués. Or, les stratégies électorales en cours, pilotées par le régime, ne peuvent pas conduire à une hausse de la participation. Car pour cela, il faudrait un peu plus de compétition », conclut le dissident.

 

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