La junte myanmaraise sous pression, à l’ONU comme dans la rue

Vendredi, des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues malgré les nouvelles arrestations ordonnées par la junte, pour qu’on leur rende le gouvernement civil de «Mother Suu» Kyi.
Photo: Sai Aung Main Agence France-Presse Vendredi, des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues malgré les nouvelles arrestations ordonnées par la junte, pour qu’on leur rende le gouvernement civil de «Mother Suu» Kyi.

Le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU a exigé vendredi la libération immédiate de la cheffe déchue du gouvernement myanmarais, Aung San Suu Kyi, renforçant la pression sur les militaires ayant pris le pouvoir. Une résolution en ce sens a été adoptée sans vote, à l’issue d’une session extraordinaire des 47 États membres du Conseil des droits de l’Homme (CDH) organisée à la demande de l’Union européenne et du Royaume-Uni. La Chine et la Russie, soutiens traditionnels de l’armée myanmaraise, se sont toutefois distanciées du consensus, après l’adoption de la résolution. Tout comme le Venezuela, la Bolivie et les Philippines.

Lors des débats, l’ONU a annoncé suivre de près la situation de « plus de 350 responsables politiques, représentants de l’État, militants et membres de la société civile, y compris des journalistes, des moines et des étudiants, qui ont été placés en détention » depuis le coup d’État du 1er février.

« Le monde entier regarde » la répression au Myanmar, a averti la haute-commissaire adjointe de l’ONU aux droits de l’homme, Nada al-Nashif, en jugeant « inacceptable » l’usage de la violence contre les manifestants et en déplorant « les mesures draconiennes prises pour empêcher les réunions pacifiques et entraver la liberté d’expression », ainsi que le renforcement de la présence policière et militaire dans les rues.

Le texte adopté vendredi par le CDH « demande d’urgence la libération immédiate et sans conditions de toutes les personnes détenues arbitrairement, y compris la conseillère d’État Aung San Suu Kyi et le président Win Myint […], ainsi que la levée de l’état d’urgence ». Contrairement à ce que le projet de résolution prévoyait, le texte adopté ne demande pas au rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits de l’Homme au Myanmar de se rendre sur place en urgence pour évaluer la situation. Il y avait toutefois peu de chance que le Myanmar accepte une telle visite.

« Nous regrettons que notre bureau se soit vu refuser depuis longtemps une présence au Myanmar et nous demandons instamment aux autorités militaires d’accorder au Haut-Commissariat et au rapporteur spécial sur la situation des droits de la personne au Myanmar un accès illimité et immédiat », a encore déclaré Nada al-Nashif.

La résolution demande en revanche le « rétablissement du gouvernement élu » en novembre, mais ne réclame pas de sanctions.

Nada al-Nashif a quant à elle demandé à la communauté internationale que les sanctions soient « ciblées », afin de ne pas plonger la population dans la misère : « Les dirigeants de ce coup d’État constituent un objectif approprié pour de telles actions ». « Il est d’une importance capitale qu’aucun préjudice ne soit infligé aux personnes les plus vulnérables du pays, et que l’aide à la lutte contre la pandémie puisse se poursuivre, tout comme l’aide humanitaire dans les zones de conflit » du pays, a-t-elle insisté.

Le rapporteur spécial de l’ONU sur le Myanmar, l’Américain Thomas Andrews, a également appelé la communauté internationale à imposer des sanctions ciblées, mais aussi des embargos sur les armes, et à veiller à ce que l’aide humanitaire soit directement versée à la société civile « au lieu de passer par la junte ». Il a également appelé les entreprises internationales à ne plus faire affaire avec cette dernière.

Lors des débats, l’ambassadeur myanmarais auprès de l’ONU, Myint Thu, a justifié l’action des forces armées, prises notamment « à la lumière des irrégularités postélectorales ». « Le Myanmar connaît des défis extrêmement complexes et une transition délicate. […] Nous attendons donc avec impatience qu’il y ait une meilleure compréhension de la situation qui prévaut dans le pays ainsi qu’une coopération constructive de la part de la communauté internationale », a-t-il dit. La junte conteste la régularité des élections de novembre, remportées massivement par la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi.

Nouvelle journée de manifestations

Au Myanmar, la mobilisation contre le coup d’État n’a pas faibli vendredi : des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues malgré les nouvelles arrestations ordonnées par la junte. À Rangoun, la capitale économique, une foule variée défilait sur une des grandes artères de la ville. « Rendez-nous notre gouvernement élu », « respectez notre vote », scandaient-ils. « Nous ne reprendrons le travail que quand le gouvernement civil de “Mother Suu” Kyi sera rétabli. Peu importent les menaces », a déclaré à l’AFP Wai Yan Phyo, un médecin de 24 ans.

Des rassemblements avaient lieu dans plusieurs autres villes, comme à Naypyidaw, la capitale administrative. Les manifestations étaient largement pacifiques, mais la tension était palpable. Les forces de l’ordre ont dispersé brutalement un sit-in dans le sud du pays et interpellées au moins cinq personnes. Mardi, la police a tiré sur des manifestants, faisant plusieurs blessés, dont une jeune femme dans un état critique.

Le Myanmar n’a pas connu un tel mouvement de contestation depuis « la révolution de safran », menée par des moines en 2007.


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