En Thaïlande, les militants pour la démocratie sous le couperet de la justice

Depuis le mois dernier, des manifestations quasi-quotidiennes sont organisées par des groupes d’étudiants sur les campus thaïlandais.
Photo: Lilian Suwanrumpha Agence France-Presse Depuis le mois dernier, des manifestations quasi-quotidiennes sont organisées par des groupes d’étudiants sur les campus thaïlandais.

La Thaïlande a arrêté jeudi puis relâché sous caution, cinq nouveaux militants pour la démocratie impliqués dans les récentes manifestations appelant à une refonte du gouvernement et à une réforme de la monarchie, un sujet habituellement tabou dans le royaume.

Depuis le mois dernier, des manifestations quasi-quotidiennes sont organisées par des groupes d’étudiants sur les campus dans ce pays, et, dimanche dernier, une grande manifestation a réuni plus de 10 000 personnes à Bangkok, une première depuis le coup d’État de 2014.

Depuis le début du mois août, 11 militants au total ont été placés ainsi en garde en vue, et poursuivis pour une dizaine de chefs d’accusation, dont la sédition et la violation de la loi d’urgence sanitaire.

Tous ont été remis en liberté sous caution jeudi soir.

Par ailleurs, un tribunal de Bangkok a émis mercredi six autres mandats d’arrêt non encore mis à exécution.

Chanteurs arrêtés

Parmi les personnes arrêtées jeudi matin se trouvaient deux stars du rap local, le chanteur du groupe Rap Against Dictatorship (RAD), ainsi que Thanayut Na Ayutthaya, de son nom de scène « Elevenfinger «. Ils ont tous deux joué sur scène au cours d’une manifestation le 18 juillet qui avait lancé le mouvement.

Les détenus avaient « tous rejoint la manifestation le 18 juillet «, a déclaré le député du parti Pheu Thai Karoon Hosakul, présent au commissariat pour aider les détenus à obtenir une libération sous caution.

« Ils font tous face à huit chefs d’accusation, dont la sédition », a-t-il confirmé.

Le morceau « What My Country’s Got ? », un pamphlet anti-militaire du groupe RAD, a été vu plus de 87 millions de fois sur YouTube depuis l’élection controversée de 2019, témoignant de l’impact des critiques contre le régime.

Le scrutin avait vu l’ancien chef de l’armée et cerveau du coup d’État de 2014, Prayut Chan-O-Cha, conserver le pouvoir en devenant premier ministre, poste qu’il occupe toujours.

Les manifestants réclament sa démission, la dissolution du Parlement et la réécriture de la Constitution de 2017 qui donne un pouvoir très large aux 250 sénateurs, tous choisis par l’armée.

Les détentions de jeudi sont intervenues après la nouvelle arrestation mercredi soir de l’avocat des droits humains Anon Numpa pour sa participation à une autre manifestation le 3 août.

Il a été l’un des premiers militants à discuter ouvertement de la monarchie lors de l’événement dit « Harry Potter », qui avait multiplié les références au monarque, de manière à peine voilée.

Lors d’une autre manifestation le 10 août, les organisateurs avaient pour la première fois recensé 10 revendications pour réformer la monarchie, un acte susceptible de poursuites pénales et de lourdes peines pour crime de lèse-majesté.

Inégalités criantes

De nombreux étudiants thaïlandais se sont à leur tour lancés depuis plusieurs jours dans le combat en faveur de la démocratie, nouant des nœuds blancs dans leurs cheveux et pratiquant le signe des trois doigts en l’air en solidarité avec les étudiants.

Avec une fortune estimée à 60 milliards de dollars, le monarque Maha Vajiralongkorn, appelé Rama X, a depuis son accession au trône en 2016 apporté des changements sans précédent à la gouvernance du pays en prenant le contrôle direct des actifs royaux et en plaçant des unités de l’armée directement sous son commandement.

La Thaïlande a déjà connu des coups d’État et des mouvements de protestation violents, mais qui disposaient de puissants soutiens politiques et financiers. Le mouvement en cours, sans véritable leader affirmé, se caractérise surtout par l’engagement de la jeunesse.

Le déclencheur a été l’interdiction faite en février aux dirigeants d’un parti d’opposition, populaire justement auprès des jeunes, d’avoir toute activité politique.

Le confinement lié à la pandémie de coranavirus a ensuite jeté une lumière crue sur les inégalités criantes dans le royaume entre une petite classe privilégiée liée à la monarchie et la grande majorité de la population.

Ce contexte a alimenté la colère contre le gouvernement et la monarchie, et contribué à nourrir un mouvement qui s’inspire partiellement du mouvement pro-démocratie de Hong Kong.

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