Le combat étonnant du Vietnam contre le coronavirus

À trois heures d’avion de Wuhan, en Chine, point de départ de la pandémie, le Vietnam ne déclarait, au 22 avril, pas plus de 270 cas d’infection pour une population de 95 millions de personnes.
Photo: Manan Vatsyayana Agence France-Presse À trois heures d’avion de Wuhan, en Chine, point de départ de la pandémie, le Vietnam ne déclarait, au 22 avril, pas plus de 270 cas d’infection pour une population de 95 millions de personnes.

C’est le phénomène étrange, le cas particulier dans la guerre mondiale contre la COVID-19. Mercredi soir, le Vietnam a levé officiellement ses mesures de confinement dans la presque totalité du pays, après moins de trois mois d’une vie collective en suspension dans le temps qui viennent de donner des résultats spectaculaires.

À trois heures d’avion de Wuhan, en Chine, point de départ de la pandémie, le Vietnam ne déclare en effet, au 22 avril, pas plus de 270 cas d’infection dans sa population de 95 millions de personnes, et surtout… zéro décès. Depuis six jours d’affilée, aucun nouveau cas n’y a été détecté, selon les chiffres officiels.

Un bilan énigmatique pour plusieurs observateurs, mais que la gestion autoritaire de la crise sanitaire, liée à une cohésion sociale très forte, à un respect inconditionnel des anciens et à une confiance de la population envers ses dirigeants, pourrait aussi en partie expliquer.

« Vu de l’extérieur, il est tentant de croire que ces chiffres sont faux », résume à l’autre bout du fil Gilles Boutin, humanitaire québécois qui vit depuis plus de 20 ans à Hanoï, la capitale vietnamienne, « mais la transparence a été une des raisons pour lesquelles nous en sommes là. Les morts sont difficiles à cacher dans ce contexte. Depuis des semaines, la télévision donne le nom de chaque personne infectée, du quartier où elle habite, des gens qu’elle a côtoyés… Leur quarantaine a été prise très au sérieux, autant par les autorités que par les malades eux-mêmes. Le confinement et la fermeture de commerces aussi. Cela explique qu’aujourd’hui, nous envisageons la suite avec confiance, tout en restant aux aguets ».

 

Une résistance remarquable

Lundi, le Center for Strategic and International Studies (CSIS) de Washington, un important groupe de réflexion sur les enjeux géopolitiques, a qualifié de « remarquable » cette résistance vietnamienne à l’épidémie de coronavirus. Résistance qui, selon l’organisme, a été nourrie autant par la « mobilisation de la société » que par l’adoption de mesures radicales rapides dès l’apparition des signes d’une pandémie.

Le Vietnam a été en effet dans les premiers pays à fermer sa frontière avec la Chine, début février, et à mettre ses visiteurs et ses ressortissants arrivant de l’étranger en isolement forcé. Dans des camps gérés par des militaires, dans des hôpitaux ou dans leurs résidences familiales, sous surveillance étroite.

Dans les jours qui ont suivi les fêtes du Nouvel An lunaire, le 25 janvier dernier, le pays a également « fermé les entreprises non essentielles et les écoles, et a imposé des quarantaines à grande échelle », écrit l’analyste du CSIS Amy Searight, en rappelant qu’en ayant été frappé fortement par le SRAS en 2003, le pays en a forcément tiré les leçons.

« La surveillance des citoyens a été intensive et s’est appuyée sur le vaste réseau d’informateurs du gouvernement qui a aidé à identifier et à mettre en quarantaine les personnes soupçonnées d’infection, et celles qui ont été en contact avec elles. » Ces informateurs, policiers de quartier en grande partie, mis en place depuis 1954 dans le nord du pays et depuis la chute de Saïgon, en 1975, dans le sud par le régime autoritaire communiste, ont joué un rôle important dans cette riposte sanitaire, estime M. Boutin.

Surveiller et contenir

« Dans mon quartier, je suis passé, comme tout le monde, à l’interrogatoire dès février, dit-il. On voulait savoir si j’avais eu de la visite, si je pensais aller au Canada, qui j’avais rencontré dans les derniers jours. Les personnes infectées ou ayant été en contact avec des porteurs du virus, celles de retour de l’étranger, devaient rester confinées chez elle pendant 14 jours avec interdiction de sortir. C’est le gouvernement qui venait chaque jour apporter de la nourriture sur leur balcon. » Début avril, plus de 70 000 Vietnamiens vivaient ainsi en confinement forcé.

Pour le spécialiste de l’Asie du Sud-Est et géographe Rodolphe de Koninck, professeur à l’Université de Montréal, cette gestion autoritaire de la crise, « mais pas répressive, comme en Chine », précise-t-il, n’aurait toutefois pas pu fonctionner seule, sans la très forte discipline et « la cohésion sociale difficile à battre » qui prévaut au Vietnam. « Les dirigeants du pays ont le respect de la population, explique l’universitaire, et la population a une très grande confiance dans son chef.

L’autorité des aînés est également considérable, ce qui explique ce rapport particulier au pouvoir, mais également fait en sorte que les familles habitent avec les personnes âgées et en prennent soin dans la cellule familiale. » Cette configuration sociale pourrait avoir limité les cas de contamination au sein de cette population à risque.

Qui plus est, le Vietnam, avec sa culture confucéenne, s’inscrit dans la liste des pays, comme la Corée du Sud ou le Japon, où la défense des intérêts du groupe l’emporte toujours sur le droit de l’individu. Ainsi, les règles édictées par les autorités sont suivies sans contestation, y compris lorsqu’elles briment les libertés individuelles. « Nous sommes d’accord avec les décisions prises par le gouvernement, même si cela a des conséquences sur nos revenus », dit Pham Thanh Hai, chercheur à l’Institut de sciences géologiques, l’académie des sciences et des technologies du Vietnam, joint à Hanoï. « Avant de sortir de la maison, nous n’oublions pas de mettre une petite bouteille de désinfectant dans notre poche et de porter un masque. » Ce dernier, répandu dans la société vietnamienne depuis des lunes pour se protéger du soleil et de la pollution de l’air, est désormais obligatoire et fait partie du « nouveau normal » défini mercredi par le premier ministre, Nguyên Xuân Phuc, pour appréhender l’après-confinement.

Les règles de distanciation sociale restent en vigueur au Vietnam. Les rassemblements sont toujours interdits jusqu’à nouvel ordre.

Dans les derniers jours, le chef du gouvernement n’a d’ailleurs pas hésité à comparer le succès vietnamien contre la COVID-19 à l’offensive du Têt de 1968 qui, au printemps de cette année-là, durant la guerre du Vietnam, avait enrayé les projets de propagation de l’idéologie du sud vers le nord, en prenant l’armée américaine par surprise. Un événement, parmi d’autres, qui nourrit depuis la mythologie de la force et de la résistance des Vietnamiens, qu’aucun pays étranger n’a réussi à soumettre dans toute son histoire, et qui semble se défendre avec le même acharnement et de manière aussi surprenante face à des ennemis visibles et désormais invisibles.

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