À Wuhan, une réouverture de façade

À minuit, les gratte-ciel de Wuhan se sont illuminés pour saluer la fin du confinement.
Photo: Hector Retamal Agence France-Presse À minuit, les gratte-ciel de Wuhan se sont illuminés pour saluer la fin du confinement.

La ville a mis fin à soixante-seize jours d’isolement pour ses 11 millions d’habitants. Mais la population reste toujours sur ses gardes malgré des célébrations en grande pompe.

Wuhan libérée, Wuhan célébrée. À minuit, les gratte-ciel se sont illuminés pour saluer la fin de soixante-seize jours de confinement dans le foyer de l’épidémie. Un compte à rebours apparaissait sur l’un des immeubles de la ville tandis que d’autres projetaient les portraits de personnels de la santé au front contre le virus depuis plus de deux mois. Les Wuhanais se sont donné rendez-vous dans les rues pour profiter du spectacle son et lumière, une première sortie pour beaucoup d’entre eux après onze semaines d’isolement.

La fin du confinement de Wuhan a savamment été orchestrée par le régime communiste pour légitimer les mesures draconiennes mises en place dans la région qui ont permis selon Pékin de contenir l’avancée de la maladie. Plus de 2500 morts y ont été recensés, soit 80 % du bilan national, d’après des chiffres officiels régulièrement remis en question. Mais dans les faits, ce déconfinement n’est qu’une levée partielle des restrictions dans une ville encore paralysée.

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« Toujours pas en sécurité »

Fang n’était pas dans les rues hier soir, ni devant sa télévision pour profiter des célébrations. « Je ne m’intéresse pas à ce genre d’informations, pour moi, c’est de la propagande d’État. Nous, on ne se sent toujours pas en sécurité. Tous les jours, on apprend qu’un nouveau lotissement est inaccessible », proteste la Wuhanaise. Pour elle, cette date du 8 avril ne marque pas la fin de son cauchemar, bien au contraire : « Les gens ne sont toujours pas de retour au travail et notre résidence vient de nous imposer un couvre-feu à partir de 22 heures. »

Sur les axes routiers, les barrages ont été levés et les premiers trains ont quitté les quais de Wuhan dans la matinée. Quelque 55 000 billets ont été vendus pour cette première journée post-confinement et les avions décollaient de nouveau de l’aéroport Tianhe, à l’exception des liaisons vers Pékin et à l’international. Dans les gares et les aéroports, les voyageurs portant masque, lunettes de protection et combinaison intégrale devaient se soumettre à des tests de température tout en montrant leur QR code vert attestant de leur bonne santé, indispensable pour se déplacer.

Depuis le 24 mars, date d’un premier assouplissement des restrictions, Fang n’est sortie qu’une seule fois de son domicile. « Vendredi, je suis allée toiletter mon golden retriever. Le pauvre n’avait pas quitté notre balcon depuis plus de 60 jours », précise la Wuhanaise qui reste cloîtrée chez elle « par peur et par habitude ».

La crainte d’une deuxième vague de l’épidémie plane toujours dans le pays, 62 nouveaux cas — dont 59 importés — ayant été recensés mardi sur le territoire chinois contre 32 la veille, un record depuis le 25 mars. Les cas asymptomatiques ont eux quadruplé : 137 contre 32 la veille. Tandis que Wuhan s’ouvrait de nouveau au monde, la ville de Suifenhe, située dans la province septentrionale du Heilongjiang, a imposé un confinement à ses 100 000 habitants après la découverte de 25 nouveaux cas importés de la Russie voisine. C’est la deuxième ville mise sous cloche en une semaine après le comté de Jia (centre de la Chine), bouclé après la découverte d’un cas contaminé par des porteurs silencieux. À Pékin, épargnée par le nouveau coronavirus, « la prévention et le contrôle de l’épidémie » devraient encore durer et même devenir la norme, a prévenu la municipalité.

Faire taire les voix dissonantes

En attendant de crier définitivement victoire dans sa « guerre du peuple », le régime communiste continue de fairetaire les voix dissonantes. Le Parti communiste chinois a annoncé hier l’ouverture d’une enquête pour « violations de la discipline et de la loi » à l’encontre de Ren Zhiqiang, critique de Xi Jinping. Dans une lettre ouverte, il avait attaqué le président chinois sans le nommer, dénonçant le pouvoir grandissant de Xi ainsi que l’opacité des autorités au début de la crise sanitaire. Cette missive, largement relayée sur les réseaux sociaux chinois, avait valu à ce magnat de l’immobilier de disparaître des radars à la mi-mars.

« Ren est un homme d’affaires prospère ainsi qu’un membre de l’élite du Parti, pas du type « activiste » ou « dissident ». Il a critiqué le gouvernement, mais n’a pas vraiment contesté la gouvernance du Parti. Enfermer une personne comme lui montre que le président Xi Jinping n’a aucune tolérance pour toute forme de dissidence », précise Yaqiu Wang, de Human Rights Watch. L’enquête a été confiée à l’organisme de lutte contre la corruption, utilisé par le président chinois depuis son arrivée au pouvoir pour faire tomber ses ennemis politiques. Au début de l’épidémie, les autorités chinoises avaient déjà fait taire le docteur Li Wenliang, qui avait alerté des risques d’un nouveau coronavirus. Sa mort avait déclenché une vague inédite d’indignation avant qu’il ne soit érigé au rang de « martyr de la nation ».