La médecine traditionnelle et les croyances populaires chinoises face aux épidémies

L’interprétation de l’épidémie comme sanction divine semble assez universelle. La chrétienté a multiplié les processions expiatoires pendant des siècles et des siècles.
Photo: Freer Gallery of Art L’interprétation de l’épidémie comme sanction divine semble assez universelle. La chrétienté a multiplié les processions expiatoires pendant des siècles et des siècles.

Quand Xi Jinping a rencontré le docteur Gebreysus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), fin janvier, au moment où la contamination au coronavirus prenait de l’ampleur, le président chinois a déclaré : « L’épidémie est un démon et nous ne pouvons pas le garder caché. »

Un démon ? Le choix du vocabulaire démonologique par le leader communiste n’a pas échappé aux commentateurs ni aux connaisseurs, dont la sinologue française Florence Bretelle-Establet, rare spécialiste de l’histoire de la médecine chinoise. Elle rappelle l’anecdote surchargée de sens, citant en mandarin la formule présidentielle, avant de fournir un éclairage fait de concordances des temps.

« Certains médias chinois ont souligné l’usage du langage métaphorique mystico-guerrier, dit la professeure de l’Université Paris Diderot. En fait, pendant très longtemps, dans l’histoire chinoise, le démon n’a pas été qu’une métaphore. Il y a vraiment un imaginaire collectif extrêmement partagé voulant qu’une épidémie soit aussi causée par des démons. La référence au démon épidémique ne se retrouve pas tellement dans les annales médicales traditionnelles. Alors qu’on retrouve jusqu’aux années 1940 des pratiques de santé uniquement basées sur cette croyance démonologique. »

Chaque année, un fonctionnaire du ministère était envoyé sur Terre pour faire les bilans des bonnes et des mauvaises actions. Après un compte rendu, l’Empereur de Jade décidait ou non d’envoyer des épidémies dans la communauté des vivants.

Une rareté

Docteure en études chinoises, Florence Bretelle-Establet est une des très rares spécialistes de l’histoire de la médecine chinoise, notamment sous la dynastie des Qing (1644-1911). « Mon intérêt pour ce sujet s’est construit au fil de la recherche, assez méthodiquement, à partir d’une perspective micro-historique », explique-t-elle.

Elle a d’abord défendu une thèse sur l’histoire des relations entre les médecins militaires français envoyés en Chine du Sud (dans les provinces du Hainan, du Guangxi et du Guangdong) par les autorités coloniales et la société locale. Elle a confronté des sources pour voir comment les discours des uns se reflétaient, ou pas, dans les discours des autres. À elle seule, l’épidémie de peste bubonique arrivée à Canton et à Hong Kong en 1894 a fait plus de 100 000 morts.

En travaillant sur la mise en place d’institutions au contact de la médecine scientifique à la fin du XIXe siècle, la professeure en est finalement venue à creuser la question de la santé en amont de l’arrivée des médecins occidentaux, étudiant l’histoire des acteurs et des savoirs dans la médecine chinoise traditionnelle.

Un ciel courroucé

L’interprétation de l’épidémie comme sanction divine semble assez universelle. La chrétienté a multiplié les processions expiatoires pendant des siècles et des siècles.

La religion populaire de Chine, apparue autour du IIIe ou du IVe siècle, détermine ses propres « imaginaires de la menace », selon une jolie formule de la professeure, des lectures apeurées parlant d’un cosmos déréglé, de divinités courroucées. Dans cet univers, un être suprême appelé l’Empereur de Jade régente la bureaucratie céleste. Le souverain des cieux a sous ses ordres une dizaine de ministères, dont celui des Épidémies, pour punir les humains, trop humains, quand ils n’en méritent pas moins.

« Chaque année, un fonctionnaire du ministère était envoyé sur Terre pour faire les bilans des bonnes et des mauvaises actions. Après un compte rendu, l’Empereur de Jade décidait ou non d’envoyer des épidémies dans la communauté des vivants. Des fonctionnaires répandaient alors des démons épidémiques. »

La population répliquait à grands efforts de rédemptions bruyantes, les démons détestant les charivaris, c’est bien connu. Les processions promenaient les statues de bonnes divinités, avec explosion de pétards, agitation de torches et jeux de gongs.

« Est-ce que les gens y croyaient réellement ? C’est difficile à dire. Mais ce qui est sûr, c’est qu’encore au XXe siècle, quand il y avait des épidémies de peste ou de choléra, on reprenait tous ces moyens pour chasser les démons. On les délogeait et à la fin de la procession on utilisait un bateau en papier, en le brûlant ou en le laissant voguer sur l’eau, pour y chasser les démons épidémiques. »

Yi et wenyi

La cause devait chasser l’effet. Lequel au fait ? De quoi le démon est-il responsable ? Qu’est-ce que l’équivalent d’« épidémie » pour le mandarin ou le cantonnais d’hier à aujourd’hui ?

« Le vocabulaire a changé dans l’histoire, explique la spécialiste. Les caractères ont changé aussi, mais on peut dire qu’un caractère domine, que l’on translitère yi. C’est le thème qui désigne l’épidémie en général. Il contient la clé de la maladie et le caractère pour frapper. Parfois, on fait précéder yi par un autre caractère qui se prononce wen. Wenyi s’écrit avec la clé de la maladie et d’autres éléments de caractère qui évoquent la chaleur. »

Cette étymologie se rapporte à une étiologie. La cause de l’épidémie est ainsi attribuée aux zones chaudes méridionales, du moins pour les acteurs médicaux. « C’est une des explications, mais ce n’est absolument pas la seule », avertit l’historienne de la médecine. Cette idée de la chaleur devient plus importante aux XVe, XVIe et XVIIe siècles dans la pensée médicale chinoise. »

Les rapprochements entre la situation actuelle et la tradition ne s’arrêtent d’ailleurs ni au yi ni au wenyi, toujours en usage, ni même aux vilains démons. La sinologue fait aussi remarquer que les deux hôpitaux construits à la hâte dans l’épicentre de l’épidémie de COVID-19 ont été baptisés du nom de divinités régentées par l’Empereur de Jade. Le premier, l’hôpital militaire Huoshenshan, signifie Montagne du dieu du feu ; le second, l’hôpital Leishensha, désigne la Montagne du dieu tonnerre.

« Ce n’est pas un hasard, explique la sinologue. Il y a quelque chose de radicalement nouveau par rapport à la gestion socialiste de la crise épidémique. C’est quand même étonnant de voir le premier communiste de Chine se comporter ainsi. Ça tranche avec les habitudes du genre hôpital numéro 1 ou numéro 2. Depuis toujours, le grand souverain de l’empire devait réagir [face à la colère des dieux]. Xi Jinping se place un peu dans cette position en répondant aussi à cette crise en tant que père du peuple capable de lui parler dans ses propres termes. »

L’épidémie comme épreuve du pouvoir

La professeure Bretelle-Establet a codirigé un numéro de 2014 de la revue Extrême-Orient, Extrême-Occident sur le thème « Penser les épidémies depuis la Chine, la Corée et le Japon ». Elle y explique que les Européens comme les Américains arrivés en Chine à la fin du XIXe siècle exprimaient généralement leur consternation devant l’absence de mesures gouvernementales dans la gestion des épidémies.

En Europe comme en Amérique, depuis la moitié du XIXe siècle, l’essor du mouvement médical couplé à la puissance publique avait au contraire donné le droit et même le devoir d’imposer aux individus « des règles d’hygiène pour le bien de la collectivité ». La création du centre de quarantaine de Grosse Île en 1832 au Bas-Canada incarne cette logique.

Une épidémie constitue depuis toujours une épreuve, sinon une menace pour l’autorité légitime. C’est encore le cas puisqu’on voit se développer en Chine des critiques ouvertes du pouvoir central. La mort du docteur Li Wenliang, courant février, médecin lanceur d’alerte sur l’apparition du coronavirus, a provoqué une colère populaire qui ne cesse de s’amplifier.

Malgré d’évidents efforts, les autorités chinoises sont aussi accusées d’avoir trop tardé à imposer des mesures de quarantaine. Comme si les leçons de l’épidémie de grippe H1N1 de 2009 n’avaient pas été complètement apprises.