Wuhan, ville fantôme

Wuhan compte quelque 11 millions d’habitants.
Photo: Nicolas Asfouri Agence France-Presse Wuhan compte quelque 11 millions d’habitants.

Wuhan ville fantôme, ville en dormance. Mais pour combien de temps ? C’est ce que se demandent certains résidents de cette métropole chinoise de 11 millions d’habitants, une semaine après qu’un confinement, qui vise désormais près de 20 villes de la région, eut été décrété.

Chose certaine : ils n’auront jamais passé un Nouvel An lunaire aussi tranquille et peu animé. « On s’est fait un simple repas en famille », a raconté au Devoir Wang Ji [nom fictif], un père de famille en confinement depuis plus d’une semaine.

Cet enseignant a bien voulu raconter ce qu’il vit mais refuse que son nom soit divulgué, craignant des représailles s’il parle à des médias étrangers. « Normalement, on sort dehors pour célébrer le Nouvel An. Cette année, c’est spécial, mais ça va. Au moins, on est tous en santé. »

La télévision et l’ordi allumés en permanence, les heures s’écoulent lentement dans la maison de Wang Ji, où il passe la majeure partie de son temps avec sa femme, son fils et ses parents.

Ce n’est pas compliqué pour le gouvernement chinois de fournir de la nourriture à ­la population. Ce qui est plus difficile, c’est de contrôler le virus.

Enfermé chez lui depuis le 23 janvier, ce père de famille s’est résolu à sortir le 27 janvier dernier pour aller se ravitailler au supermarché du coin. Avec sa femme, masque sur la bouche — il est obligatoire lors des sorties —, il a daigné mettre le pied dans cette ville qu’il ne reconnaissait plus.

« Beaucoup de magasins sont fermés. C’est très rare de croiser des gens dans la rue. Pour en voir, il faut aller dans les supermarchés », a-t-il dit.

À l’entrée de certaines épiceries, des membres du personnel prennent la température des clients en leur braquant un thermomètre infrarouge sur le front. Malgré un ravitaillement régulier, craint-il que les vivres viennent à manquer ?

« Non. Ce n’est pas compliqué pour le gouvernement chinois de fournir de la nourriture à la population. Ce qui est plus difficile, c’est de contrôler le virus », poursuit Wang Ji, laissant poindre une certaine inquiétude.

Amy Li, une Québécoise d’origine chinoise, a des échos différents de sa famille et de ses amis qui vivent à Wuhan et à qui elle parle tous les jours. « Il commence à y avoir de moins en moins de légumes frais et de viande fraîche, comme le porc », dit-elle.

Inquiétudes

Personne dans son entourage, pas même sa cousine qui travaille comme réceptionniste dans un hôpital de la ville, n’a contracté le virus. Mais elle raconte que plusieurs de ses proches sont prisonniers de cette ville du sud-est de la Chine depuis que les forces de l’ordre contrôlent les entrées et les sorties. La circulation des véhicules non essentiels est d’ailleurs interdite.

« Mon neveu est pris à Wuhan. Il attend que le transport public reprenne pour retourner chez lui. Il travaille pour Huawei, qui lui permet de travailler à distance », raconte Amy Li, dont la soeur aînée ne peut pas non plus retourner chez elle à Guangzhou.

Devant la cohue générée par la course pour se procurer des masques, Wang Ji se réjouit d’avoir pu mettre la main sur plusieurs boîtes.

« On en a 200 pour nous 5. Ça devrait être suffisant. » Mais sur les sites Internet chinois d’information, les nouvelles ne sont pas toujours réjouissantes. « Ils disent qu’il n’y a pas suffisamment de matériel médical et que les hôpitaux n’ont pas assez de salles d’isolement », explique-t-il, d’où la construction d’un nouvel hôpital.

C’est aussi sur ces mêmes sites du gouvernement qu’il a appris qu’un deuxième hôpital serait en cours de construction. « Le premier est prévu pour le 2 février et le deuxième sera prêt pour le 6 février et aura 1600 chambres. »

Sur le chantier du premier hôpital, des caméras filment en continu les travaux et des centaines de millions de Chinois — il faut un numéro de téléphone cellulaire chinois pour se connecter — les regarderaient en direct.

Dans une vidéo envoyée au Devoir, les images d’un hôpital se construisant à vitesse grand V défilent sur un fond de musique patriotique et de slogans vantant la qualité et le caractère sécuritaire de ce projet d’envergure. « Mais c’est quand même trop lent par rapport à la vitesse [de propagation] du virus. »

Amy Li s’inquiète tout de même un peu pour sa famille, qu’elle sent stressée. « Ils ont hâte d’aller dehors. Ils savent que ça peut prendre du temps », dit-elle, en racontant que son père n’ose même pas aller respirer un peu d’air frais dans le jardin.

Jusqu’à nouvel ordre, les écoles sont fermées à Wuhan. Wang Ji donnera ses cours par Internet et sa femme, qui travaille pour une entreprise privée, sera probablement payée pour demeurer à domicile. En attendant que la situation s’améliore, il n’entend pas défier les consignes de sécurité et demeurera en quarantaine le plus possible. « Je n’ai pas peur pour moi, mais je sais que le virus est une plus grande menace pour les personnes âgées et les gens malades. »