L’Australie brûle dans l’indifférence de ses journaux

Dans d'autres médias australiens, les reportages et les chroniques en manchette alignent les références infernales pour faire comprendre la tragédie qui se joue dans l’Australie ignée «où le jour ressemble à la nuit», avec des flammes dépassant les 50 mètres.
Photo: Saeed Khan Agence France-Presse Dans d'autres médias australiens, les reportages et les chroniques en manchette alignent les références infernales pour faire comprendre la tragédie qui se joue dans l’Australie ignée «où le jour ressemble à la nuit», avec des flammes dépassant les 50 mètres.

Le contraste dans la médiatisation des incendies ne pouvait être plus brûlant.

Jeudi dernier, alors que les grands médias de la planète consacraient leurs manchettes aux incendies catastrophiques ravageant l’Australie, The Australian, quotidien jugé le plus influent du pays, accordait sa première page à une chasse au trésor et à une histoire de contrôle des boissons alcooliques dans les communautés aborigènes. Cherchez l’erreur…

Un autre journal australien, le tabloïd The Courrier-Mail insistait en une sur la délirante histoire d’un devin prédisant le retour prochain de la pluie en se basant sur sa lecture des pelures d’un oignon. De même, le Herald Sun reléguait les nouvelles sur les incendies en page quatre.

Bref, l’Australie brûle et ses médias jouent de la lyre.

« The Oz », comme les Australiens surnomment The Australian, a subi un nouveau tir de barrage critique sur les médias sociaux pour son choix éditorial à la Néron. La direction a répondu en prétextant que sa salle de presse manquait de journalistes en cette période de fin d’année.

En fait, ce n’est que « business as usual », la routine habituelle, quoi. The Oz et d’autres médias australiens ne cessent de minimiser l’importance de la catastrophe incendiaire, tout en maintenant depuis le début de la crise leur couverture climatonégationniste adoptée depuis des décennies. C’était en tout cas l’exacte conclusion d’une analyse publiée vendredi par The Guardian, média britannique à l’audience mondiale qui a fait le choix contraire de s’engager à fond en faveur de la lutte contre les changements climatiques.

La veille de Noël, The Australian a par exemple dénigré comme « alarmistes » les critiques d’un ex-pompier en chef du pays jugeant sévèrement l’impréparation du pays pour faire face aux transformations du climat, réclamant la fermeture des centrales au charbon. L’Australie est le plus grand producteur mondial de houille.

La veille du jour de l’An, le même journal a publié une « nouvelle » présentée comme « exclusive » niant encore une fois l’importance des bouleversements climatiques.

Rien ne change

L’Australie est dominée depuis des décennies par des gouvernements et des médias climatosceptiques. Le pays offre un cas d’espèce sur l’alliance des sphères politique et médiatique pour fabriquer un consensus autour de cette position idéologique.

La catastrophe en cours ne fait qu’accentuer le paradoxe faisant que la population australienne subit les pires incendies de son histoire, plus violents et plus précoces que d’ordinaire en raison d’une sécheresse persistante, pendant que les élites se fourvoient dans le négationnisme climatique.

Le premier ministre libéral Scott Morrison, climatosceptique notoire, a répété ces dernières semaines qu’il en faisait déjà suffisamment contre les réchauffements du climat et que sa politique environnementale ne pouvait pas être tenue responsable des incendies.

Là encore, rien ne change. Les gouvernements conservateurs de Canberra restent à la solde des industries des énergies fossiles depuis des décennies. L’auteur Richard Flanagan, dans un texte publié le 3 janvier dans The New York Times, a écrit que son pays était en train de commettre un « suicide climatique » et que ses dirigeants semblaient « déterminés à l’envoyer à sa perte ».

Un classement mondial (le Climate Change Performance Index 2020) vient de placer l’Australie au 56e rang des 61 pays analysés pour ce qui est des effets combinés de ses émissions de gaz à effet de serre, de sa consommation énergétique, de son utilisation des énergies renouvelables et de ses politiques environnementales. Le Canada, classé au 55e rang, ne fait donc pas mieux.

Les États-Unis arrivent en dernière place, précédés en queue par l’Arabie saoudite. L’Australie glisse à cette toute dernière place pour les politiques climatiques, avec une note de 0 sur 100.

Rien ne bouge

La concentration de la presse place aussi la contrée australe tout en bas de la classe mondiale. L’Australie serait le troisième pays de la planète (après l’Égypte et la Chine) où les médias sont les plus concentrés.

News Corporation et les filiales du groupe Murdoch possèdent près de 90 % des quotidiens du pays. Par comparaison, le même Murdoch Group contrôle le tiers (32,5 %) du marché au Royaume-Uni, selon une enquête universitaire de la Nouvelle-Zélande datant de 2016. The Australian et The Courrier-Mail appartiennent à News Corp.

L’empire médiatique surpuissant du magnat conservateur Rupert Murdoch inclut aussi The Times de Londres, The Wall Street Journal et Fox News. The New York Times a publié en avril une enquête fouillée montrant comment la famille Murdoch a « déstabilisé les plus importantes démocraties de la planète ». Le réseau de télévision Fox a notamment contribué à faire élire Donald Trump et continue d’appuyer le président américain presque sans réserves.

En novembre, lors d’une réunion d’actionnaires de sa compagnie, le milliardaire de 88 ans Rupert Murchoch a assuré qu’il n’y avait pas d’opinions climatonégationnistes dans ses médias. Dès le lendemain, The Oz le contredisait en diffusant un texte parlant de « pollution des esprits », niant les effets des gaz à effet de serre.

Les journalistes et les chroniqueurs des sites et des journaux de News Corp n’ont eu de cesse également d’attaquer les politiques environnementalistes, de dénigrer la jeune militante Greta Thunberg, de s’en prendre directement aux médias concurrents qui relaient ou appuient les conclusions de milliers de scientifiques sur la réalité, l’ampleur et les conséquences des changements climatiques.

Ces autres médias continuent le boulot attendu sur la dévastation du pays. Les reportages et les chroniques en manchette alignent les références infernales pour faire comprendre la tragédie qui se joue dans l’Australie ignée « où le jour ressemble à la nuit », avec des flammes dépassant les 50 mètres, des tornades de feu, des millions d’acres déjà dévastés (dont une forêt classée au patrimoine mondial de l’UNESCO), peut-être un demi-milliard d’animaux brûlés et au moins 24 morts humaines.

Les récits plus classiques évoquent les tableaux d’esthétique diabolique de Jérôme Bosch ou de Brueghel l’Ancien. Les chroniqueurs plus de leur temps renvoient au monde de Mad Max. Et la saison des incendies va s’étendre sur encore plusieurs mois.

Une librairie du village de Cobargo en Nouvelle-Galles du Sud a placardé cet avertissement en vitrine : « La section des fictions postapocalyptiques a été transférée aux affaires courantes. » Le contraste avec les médias et le gouvernement australiens ne pourrait être plus ardent…


Des fumées d’Australie au Chili

Santiago — Les fumées des gigantesques incendies qui ravagent l’Australie ont atteint le Chili et l’Argentine après avoir parcouru plus de 12000 km au-dessus du Pacifique, ont annoncé lundi les services météorologiques de ces deux pays sud-américains.

En début de journée, « le soleil [a été marqué] de tons rouges en raison d’un nuage de fumée provenant des incendies » australiens, a indiqué à l’AFP Patricio Urra, un responsable de l’institut de météorologie chilien.

Le nuage de fumée se situe à 6000 mètres d’altitude et aucun phénomène météorologique n’est annoncé qui pourrait le faire descendre vers la surface de la Terre, a-t-il expliqué.

Dans le même temps, le Service météorologique national d’Argentine (SMN) a diffusé des images satellites montrant le nuage de fumée « transporté par les systèmes de fronts qui se déplacent d’ouest en est ».

« Quelle conséquence cela peut-il avoir ? Aucune vraiment importante, seulement un coucher du soleil et un soleil un peu plus rougeâtres », a indiqué le SMN sur Twitter.

L’entreprise de météorologie Metsul, une référence en la matière dans la région, a indiqué que les fumées pourraient également atteindre Rio Grande do Sul, l’État le plus méridional du Brésil.

L’Australie est en proie depuis septembre à de gigantesques incendies qui ont fait 24 morts et dévasté une superficie presque équivalente à l’île d’Irlande.

Agence France-Presse
20 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 7 janvier 2020 08 h 11

    L'indifférence des médias quand il y a d'autres préoccupations ailleurs : un phénomène mondial!

    L'article de Monsieur Stéphane Baillargeon montre combien les médias sont souvent déconnectés de la réalité en Australie. Cette catastrophe tant humaine que matérielle devrait faire les manchettes nationales, sutout que dans le monde entier où chacun y a vu aussi la faune et la flore dévastées par les flammes. Quand on voit le contenu des publications australiennes c'est la dérision qui a pris le dessus, en cachant ainsi la triste réalité des bouleversements climatiques!
    Faut-il s'en étonner : non! La finance mène le monde et comme elle a le monopole sur les médias, ils doivent d'abord satisfaire leurs actionnaires! Ce phénomène est bien connu ici au Dominion dont on apprend plus tard, que la nouvelle était importante mais nuisait au gouvernement en place. Bref, faire de la diversion est une nouvelle règle d'information des médias!

  • Pierre Rousseau - Abonné 7 janvier 2020 08 h 15

    Australie : la démocratie en action ?

    L'article ne le dit pas mais j'imagine qu'on peut classer l'Australie comme un pays démocratique et que le gouvernement libéral climato-sceptique a été élu par la population. Ces mêmes électeurs sont aux premières loges des changements climatiques et en subissent les pires conséquences... Alors, est-ce qu'on pourrait nous expliquer comment il se fait que les victimes continuent à voter pour leurs bourreaux ?

    À noter aussi que le Canada ne fait guère mieux que l'Australie pour combattre les GES (on est à la queue du peloton ensemble), avec un gouvernement libéral fraîchement réélu. Nous avons aussi connu des épisodes terribles de feux de forêts, en particulier dans l'ouest du pays, là où les sables bitumineux se trouvent (on se souviendra du feu énorme de Fort Mc Murray en Alberta) mais les négationnistes ont été réélus dans cette province et le gouvernement libéral à Ottawa continue à pousser les pipelines. Or, il y avait foule dans les rues des grandes villes du pays à la veille de la dernière élection fédérale pour protester contre l'inertie face aux changements climatiques. Comment se fait-il que les tièdes et les négationnistes réussissent quand même à se faire élire ?

    • Martin Parenteau - Abonné 7 janvier 2020 15 h 24

      C'est une réaction assez naturelle aux propos des climato-anxieux trop dogmatiques et trop alarmistes.

    • Serge Lamarche - Abonné 7 janvier 2020 18 h 49

      Il faut faire des sous pour rebâtir après les feux. D'où viennent les sous? Du pétrole bien sûr.

    • Hélène Gervais - Abonnée 8 janvier 2020 06 h 55

      La foule était composée surtout de jeunes étudiants qui prenaient congé un vendredi et n'avaient pas droit de vote aux dernières élections.

  • Marc Pelletier - Abonné 7 janvier 2020 08 h 31

    Que dire de plus...

    Merci à Stéphane Baillargeon

    Ainsi va le monde, en 2020 : à sa perte !

    Nous devenons des humains inhumains.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 7 janvier 2020 09 h 04

    Parallèles à faire

    Voici ce que nous dit Baillargeon des médias : « The New York Times a publié en avril une enquête fouillée montrant comment la famille Murdoch a "déstabilisé les plus importantes démocraties de la planète". Le réseau de télévision Fox a notamment contribué à faire élire Donald Trump et continue d’appuyer le président américain presque sans réserve.»

    Il serait intéressant de comparer cette couverture à celle, par exemple de MSNBC qui vit dans un monde parallèle, avec ses conspirations sur l'influence russe. Il faudrait d'ailleurs se brancher, c'est Poutine ou c'est Murdoch?

    Que veut dire être climatonégationniste ou climatosceptique d'ailleurs?
    La différence, il me semble entre l'Australie et le reste, c'est que si vous écoutez Sky News Australia, vous serez peut-être mis au courant du travail du sénateur australien Malcom Robert. Ce dernier a montré que la Nasa (laquelle informe sur le réchauffement si vous allez sur la page dédiée à cet effet) utilisait les données de GHCN, une initiative de NOAA . Évidemment, des médias comme le Guardian s'empressent de le discréditer en citant l'ampleur du consensus, sans jamais réellement expliquer l'état de la question et la complexité de l'affaire, parce que des incertitudes, il y en a. Mais qu'a-t-il montré par exemple?

    Que NOAA (qui transmet ses données à la NASA) s'était permis « de corriger » les températures de l'Islande, sur les relevées des années 40. La NASA se moque même de M. Robert, insinuant que même un institut islandais considère les données comme solides, mais les propres échanges entre M. Robert et l'institut en questions invalident cette thèse.

    La question de «l'ajustement» des températures sonne conspirationniste, mais il suffit de lire «Le rapport sur le climat changeant du Canada» (que Le Devoir a couvert) pour constater, par exemple sur les stations météo terrestres, que cette pratique des ajustements est courante.

  • Christian Dion - Abonné 7 janvier 2020 10 h 29

    J'ai toujours trouvé très loufoque que ces climatosptiques ne croient aucunement aux changements climatiques du fait de l'homme malgré toutes les rapports d'experts le prouvant et qu'en même temps ils croient en un Dieu qu'ils n'ont jamais vu et dont l'existence n'a jamais été prouvé. C'en est presque risible.
    Christian Dion.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 7 janvier 2020 14 h 05

      Je ne sais pas de quoi vous parlez, Judith Curry, François Gervais ou Tony Heller, pour ne nommer qu'eux vous ont-ils fait cette impression? On pourrait aussi ajouter Hacène Arezki.

      Ou un autre exemple : L'étude de Resplandy et Al., sur les océans, a été retirée par la revue Nature. Les scientifiques qui ont travaillé à montrer les failles de cet article étaient-ils «climatosceptiques»? Pourtant, Nature a retiré la publication. L'étude prouvant les erreurs de cet article était hébergée sur le site de Judith Curry.

      Un lecteur du Devoir m'a discrédité parce que j'ai dit que l'étude de Resplandy et Al. allait être utilisée par le GIEC, on m'a mis au défi de le prouver, ce que je n'ai pas pu faire dans les temps, mais c'est parce que ladite étude était elle-même citée dans un autre article que c'était difficile à prouver. C'est dans l'article de Chang et Al, cité dans le rapport du Giec sur les océans que l'on peut trouver la référence. Pourtant le rapport sur les océans a été publié cette année en 2019 bien après que l'article critique de Nic Lewis ait été, lui publié en 2018. Voici le lien qui montre que l'article de Resplandy a été retiré et que je ne dis pas n'importe quoi : https://www.nature.com/articles/s41586-018-0651-8

      Résumons toute l'affaire simplement : des scientifiques sérieux et critiques remettent en question des modèles alarmistes. Pour cette raison, plusieurs médias et des politiciens qui relaient ce type d'information en critiquant le travail politique mené par le GIEC sont qualifiés de «climatosceptiques » ou de négationnistes, mais visiblement on ne sait même pas de quoi on parle.

      Est-il possible de débattre de la méthodologie pour déterminer si les sources et les prédictions les plus catastrophistes sont fiables? Même des auteurs alarmistes revoient parfois leur perspective, par exemple David Wallace-Wells : http://nymag.com/intelligencer/2019/12/climate-cha