Aung San Suu Kyi passe du Nobel au tribunal

La Gambie estime que le Myanmar, Aung San Suu Kyi en tête, a violé la convention des Nations unies sur le génocide avec sa répression sanglante des Rohingyas, dont des milliers se sont réfugiés au Bangladesh.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La Gambie estime que le Myanmar, Aung San Suu Kyi en tête, a violé la convention des Nations unies sur le génocide avec sa répression sanglante des Rohingyas, dont des milliers se sont réfugiés au Bangladesh.

L’ancienne icône de la paix Aung San Suu Kyi va entrer dans l’histoire de la Cour internationale de justice (CIJ) en assurant elle-même, à partir de mardi, la défense du Myanmar, accusé par d’autres pays de « génocide » contre les Rohingyas.

La Gambie, mandatée par les 57 États membres de l’Organisation de la coopération islamique, a entamé une action judiciaire contre le pays d’Asie du Sud-Est pour « actes de génocide » devant la CIJ.

La venue en personne devant la justice internationale de la lauréate du prix Nobel de la paix de 1991 pour plaider la cause de son pays, accusé des pires atrocités envers le peuple de la minorité musulmane, est très inhabituelle.

Contrairement à d’autres dirigeants dans le passé, Aung San Suu Kyi ne se déplace pas à La Haye — où siège la CIJ, plus haute juridiction de l’ONU — pour faire de la figuration : elle a indiqué qu’elle assurerait elle-même la défense de « l’intérêt » du Myanmar.

« Nous sommes à vos côtés », proclament de grandes affiches installées à travers le Myanmar, arborant des portraits rayonnants de la lauréate du prix Nobel de la paix alors qu’elle se prépare à affronter la Cour internationale de Justice au sujet de la crise des Rohingyas.

Les partisans de Suu Kyi impriment des t-shirts, organisent des rassemblements et s’inscrivent même à des voyages organisés à La Haye pour lui montrer leur soutien.

Les partis politiques et même certains groupes armés rebelles ont redoublé d’efforts pour soutenir la dirigeante, dans un pays où les Rohingyas suscitent peu de sympathie et sont largement considérés comme des immigrants illégaux.

Pourtant, à l’étranger, en particulier en Occident et dans le monde musulman, « la Dame de Rangoun », autrefois saluée aux côtés du mahatma Gandhi et de Nelson Mandela, est perçue comme l’apologiste d’une entreprise militaire meurtrière visant à anéantir les musulmans rohingyas du pays. De multiples récompenses lui ont été retirées, ainsi que sa nationalité canadienne.

Le spectacle de Suu Kyi défendant sa nation devant un tribunal pourrait être bénéfique chez elle, mais il risque de porter un coup fatal à ce qu’il reste de sa réputation internationale.

740 000 Rohingyas

Au nom de 57 pays musulmans, la Gambie appellera la CIJ mardi à annoncer des mesures provisoires pour empêcher tout nouveau génocide au Myanmar.

Le minuscule État d’Afrique de l’Ouest, en majorité musulman, affirme que le Myanmar a violé la Convention des Nations unies sur le génocide avec sa répression sanglante contre la communauté rohingya il y a deux ans.

Quelque 740 000 Rohingyas ont fui dans des camps tentaculaires au Bangladesh, emportant avec eux des témoignages de meurtres, de viols et d’incendies criminels généralisés — des exactions que des enquêteurs de l’ONU ont qualifiées de génocide.

Le Myanmar affirme que les opérations visaient des insurgés et insiste sur le fait que les allégations d’abus font actuellement l’objet d’une enquête par ses propres comités. Mais pour les groupes de défense des droits de la personne, ces comités ne font que blanchir les atrocités.

L’équipe des Nations unies a également accusé Aung San Suu Kyi et son gouvernement de complicité dans la violence — une chute stupéfiante pour l’icône des droits de la personne qui a passé 15 ans assignée à résidence sous l’ancienne junte militaire.

Aung San Suu Kyi a systématiquement rejeté les critiques envers l’armée myanmaraise, y compris le rapport accablant des Nations unies, au prétexte que le monde extérieur ne comprend pas la complexité de la situation.

Sa seule concession, une reconnaissance timide lors du Forum économique mondial de l’an dernier — « la situation aurait pu être mieux gérée » —, n’a pas fait taire les critiques.

L’initiative de la Gambie n’est pas la seule procédure judiciaire actuellement lancée dans cette affaire. La Cour pénale internationale, qui siège également à La Haye et qui poursuit des personnes individuellement, a donné en novembre son feu vert à une enquête sur les crimes présumés commis contre les Rohingyas.

Enfin, une plainte a été déposée en Argentine contre le Myanmar, la justice argentine invoquant le principe de justice universelle. Cette plainte vise notamment Aung San Suu Kyi.