Hong Kong, l’art de s’engager

Une des plus célèbres affichettes de Kai Lan Egg se retrouve un peu partout en ville. Elle montre une manifestante filiforme, portant casque, masque à gaz et parapluie.
Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Une des plus célèbres affichettes de Kai Lan Egg se retrouve un peu partout en ville. Elle montre une manifestante filiforme, portant casque, masque à gaz et parapluie.

Il ou elle ne s’appelle pas Kai Lan Egg. Ce nom de souris, comme on disait autrefois nom de plume, signe certaines des plus fortes oeuvres engagées produites depuis des mois pour soutenir le mouvement prodémocratie de Hong Kong.

Ses créations numériques sont diffusées en ligne. Libre ensuite à tout le monde de les relayer, y compris en les imprimant.

Une des plus célèbres affichettes de Kai Lan Egg se retrouve un peu partout en ville. Elle montre une manifestante filiforme, portant casque, masque à gaz et parapluie. Son justaucorps s’orne d’une multitude d’images dans le style des mangas. Toutes sont symboliquement surchargées : des policiers à la matraque, de généreux secouristes, quelques marques de commerce à boycotter et même un cochon subversif.

À chaque époque sa mécanique expressive. À chaque artiste selon les moyens de son temps. Les maoïstes reproduisaient leurs tracts sur des duplicateurs Gestetner. Les opposants à la dictature de Pékin, en place depuis 70 ans, plus puissante que jamais, dessinent leurs slogans à la tablette graphique et s’échangent leurs images par téléphone mobile.

Une autre oeuvre signée Kai Lan Egg montre des noyés flottant entre deux eaux avec cette légende : « Popo will pay for their crimes ». Popo, c’est la police. La criminalité évoquée fait référence à une jeune protestataire retrouvée noyée dans la baie de Hong Kong. D’innombrables graffitis dirigent la hargne contre « da popo ». Les équipes de nettoyage effacent le matin ce que les doigts nerveux barbouillent le soir sur les murs, les vitrines et même l’asphalte.

Un mouvement capital

Les tentatives de révolte précédentes ont aussi généré ici de fortes images engagées. On pourrait oser un parallèle avec les manifestations des carrés rouges au Québec en 2012, qui ont aussi généré une abondante production artistique : vidéos, affiches, performances, manifs thématiques et même un défilé de nudistes.

Abby Cheng, conservatrice de l’art contemporain au Musée d’art asiatique de San Francisco, a déclaré que la nouvelle révolte en cours à Hong Kong a engendré « le phénomène culturel le plus important des dix dernières années », la créativité originale et significative s’affirmant partout depuis des mois. « La planète devrait prêter attention à ce qui se passe, a-t-elle dit à Artnet.com. Sinon, le monde va passer à côté de quelque chose d’une importance critique. »

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Les affiches sont diffusées en ligne, imprimées et placardées partout. Les autorités les arrachent au fur et à mesure.

La force de frappe esthétique s’avère difficile à manquer. Des millions de Hongkongais en colère ont à nouveau choisi de tous porter du noir. Le gouvernement a ridiculement décrété un interdit d’importation pour les vêtements de cette couleur. Les opposants vont aussi aux manifs sous des parapluies, pour repousser les gaz lacrymogènes. Les effets visuels sont toujours surpuissants.

Le mouvement démocratique fait flèche de tout bambou. Le slang cantonnais de la ville est utilisé sur les réseaux pour brouiller les pistes des espions chinois parlant le mandarin. Les slogans forgés pourraient rendre jaloux Don Draper : « Cinq demandes, pas une de moins », dit le principal mot d’ordre en référence à la quintuple exigence des protestations, dont celle d’avoir des élections libres. Une autre phrase omniprésente martèle en chinois et en anglais : Libérez Hong Kong, une révolution de notre temps !

Un bataillon esthétique

Les estimations parlent de 200 designers montés au créneau dans la lutte contre l’ultrapouvoir central de Pékin. Ces révoltés du graphisme se concertent sur le réseau Telegram, trouvent des thèmes et des « concepts » ensuite traduits de manière visuelle et subversive. Leur matériel sert aussi à diffuser de l’information sur les manifestations à venir, avec des détails précis sur les lieux de rendez-vous.

Plusieurs tentatives d’obtenir des entrevues en ligne sont restées sans réponse. « Les artistes restent anonymes et on comprend pourquoi », explique Ashley Yue. On ne sait souvent rien d’eux, mais leurs oeuvres se répandent très rapidement en ville et ils servent à solidifier et à encourager le mouvement. »

La jeune Ashley Yue, diplômée en cultural studies de McGill en 2015, est originaire de Hong Kong, où elle s’est réinstallée comme guide touristique. Les temps sont durs. La protestation, qu’elle appuie entièrement, lui a siphonné ses clients. Elle-même était de la toute première marche le 9 juin, puis le 16 avec deux millions de personnes.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Le parapluie, utilisé par les manifestants pour se protéger du gaz lacrymogène, a donné son nom à la révolution de 2014. L’accessoire reste en 2019 le symbole du mouvement prodémocratie. L’image collée sur la vitrine d’un commerce évoque le jeu vidéo «Yellow Umbrella» créé en 2014 où des manifestants tiennent coûte que coûte la barricade contre des assaillants policiers.

Elle a donné rendez-vous au Devoir dans un minuscule café. Elle boycotte Starbucks, comme beaucoup, à cause des commentaires anti-manifs d’un dirigeant de la chaîne. Les verres du sympathique endroit branché, sur l’île centrale, sont à l’effigie d’un des petits cochons prodémocratie. On est donc en train jaune, couleur du ralliement des protestataires.

Mme Yue ouvre son sac et en sort des papiers engagés qu’elle collectionne. Elle ouvre son téléphone et retrouve les oeuvres marquantes de son best-of ambulant.

Une vidéo très impressionnante montre un choeur masqué et une formation classique interprétant l’hymne Glory to Hong Kong composé par Thomas dgx yhl, autre pseudo. Le chant dénonce la répression, demande le respect des droits et libertés. La captation a été visionnée 1,5 million de fois sur YouTube en une semaine en septembre. L’hymne de 2019 est constamment repris dans les rassemblements.

Le détournement de certaines images demande un peu de connaissances iconologiques et culturelles. La consigne sécuritaire « Mind the gap » (attention à l’écart) devient Mind the thug (attention au voyou), en référence aux affrontements brutaux de la station de métro Yuen Long. Un idéogramme en trompe-l’oeil dit, quand il est lu dans un sens et dans l’autre : « Continuez ! »

Une carte de bingo ridiculise les formules de la langue de bois de la dirigeante Carie Lam pour ne pas céder aux demandes du peuple. L’origami devient une arme de propagande. Une collecte de fonds a permis de créer une Lady Liberty de Hong Kong, pastiche de la statue new-yorkaise portant un parapluie au lieu d’une torche. La sculpture a été détruite par des vandales.

Ashley Yue s’attarde sur le recours au Lennon Wall, mémorial éphémère né d’abord en Tchécoslovaquie en 1988, au moment du décès du Beatle John Lennon. Le premier mur hongkongais d’expressions spontanées est apparu pendant la Révolution des parapluies en 2014. Il en a poussé d’autres depuis juin. Le plus couru, le plus aimé, celui de la station de métro Tai Po, a été démantelé par la police en début de semaine.

La propagande fonctionne dans les deux sens. Des artistes-liges, à la solde du gouvernement, contre-attaquent avec leur propre matériel.

Là encore, il faut bien l’avouer, on est assez loin de l’agit-prop ou du réalisme socialiste. Les affiches présentant les manifestants comme des enfants gâtés ou défendant la police dans ses droits imitent aussi les bandes dessinées asiatiques. L’image d’un célèbre petit cochonnet (Pig McDull) a aussi été détournée par les autorités, mais sans le consentement de son créateur, bel et bien connu celui-là.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.