Un marché touché par les troubles

La cité est officiellement en récession et ses industries culturelles battent de l’aile.
Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir La cité est officiellement en récession et ses industries culturelles battent de l’aile.

L’art et l’argent avancent en cordée depuis des millénaires. Il est donc tout à fait compréhensible que Hong Kong, éponge à fric, soit devenue un centre capital du marché de l’art. Ce serait en fait le troisième marché du monde après ceux de Londres et de New York.

Par contre, les affaires et les troubles sociopolitiques ne font pas très bon ménage. L’effort des dernières années pour transformer Hong Kong en métropole culturelle mondiale a donc été miné par la crise des derniers mois.

La cité est officiellement en récession et ses industries culturelles battent de l’aile. Les annulations de spectacles se multiplient, notamment dans le très ambitieux district culturel de West Kowloon en développement, avec près de 4 milliards de dollars canadiens, autour de 17 projets de salles pour les arts de la scène et de musées. La direction du centre a décliné la demande d’entrevue du Devoir.

La visite d’une petite dizaine de galeries ces derniers jours a confirmé l’effet repoussoir. À tout coup, peu importe l’heure, il n’y avait jamais personne dans les salles d’exposition. « Les touristes manquent, dit Katy, employée de la galerie Karin Weber de la rue Aberdeen. Les Hongkongais qui ont de l’argent dépensent moins. Il faut être de bonne humeur pour s’acheter une oeuvre d’art. »

Un message positif

La tenue de la foire annuelle Art Basel Hong Kong n’est pas assurée en mars. Par contre, la HK Art Week se termine ce week-end, le 30 novembre, avec la présentation d’un symposium international sur le thème du retour aux fondamentaux (« restructurer le futur »). Une cinquantaine d’expositions et d’activités ont été présentées toute la semaine par les galeries participantes.

« Nous avons demandé aux membres s’ils souhaitaient annuler leur participation et plus de 90 % ont voulu continuer, pour lancer un message positif », dit Fabio Rossi, président de l’association hongkongaise des galeries d’art moderne ou contemporain, rencontré dans sa galerie du sud de l’île centrale. Le regroupement compte 51 membres.

« Je suis dans ce business depuis assez longtemps pour savoir qu’il vit des cycles. J’ai ouvert ma première galerie au moment de la première guerre du Golfe et le marché mondial de l’art avait été affecté pendant des mois. »

Il ne faut pas oublier que Hong Kong est et demeure la ville chinoise la plus libre

En octobre, une foire hongkongaise spécialisée en art traditionnel a été perturbée par des blocages du métro, mais 90 % des collectionneurs sont revenus et ont acheté. « Les passionnés d’art sont très dévoués », dit M. Rossi, tout en avouant qu’il se déplace maintenant un peu plus souvent vers les collectionneurs. Il arrive de Dubaï.

Rossi & Rossi, fondée par la mère et le fils, se spécialisait dans l’art traditionnel de l’Himalaya avant de bifurquer vers la production contemporaine. Installée d’abord à Londres, la galerie a sa permanence à Hong Kong depuis 1987

Le galeriste explique que Hong Kong représente une place de rêve pour un marchand d’art, une zone franche sans taxes d’import ou d’export, sans tracas ni contrôle administratifs, attirant normalement plus de 60 millions de touristes par année, dont de riches clients.

L’art et le commerce qui avancent en cordée ont aussi besoin de liberté pour s’épanouir. Cette liberté que demandent et veulent faire progresser les Hongkongais dans la rue. Il serait donc normal que les marchands appuient les protestataires demandant plus de liberté, plus de démocratie ?

« Je ne peux pas parler pour les autres membres, répond l’homme de l’art. Pour ma part, je peux dire qu’il ne faut pas oublier que Hong Kong est et demeure la ville chinoise la plus libre. La presse y est libre. Le système judiciaire y est indépendant. Nous vivons dans un régime de droit. Il ne faut pas oublier cela. Je pense aussi qu’en ce moment les problèmes urgents à régler sont des problèmes sociaux. Les inégalités deviennent insupportables dans le monde, d’où les révoltes partout. Hong Kong est immensément riche, mais elle a négligé de s’attaquer à certains de ses problèmes majeurs. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.