Crise du logement à la hongkongaise

Un immeuble historique d'unités subdivisées. On note les climatiseurs aux fenêtres.
Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Un immeuble historique d'unités subdivisées. On note les climatiseurs aux fenêtres.

Armie s’arrête à une intersection du quartier Mong Kok, un des plus anciens de Hong Kong, pour attirer l’attention sur une des nombreuses animaleries. D’autres vendent des chiots, des lapins, des oiseaux ou des tortues, celle-ci ne vend que des poissons vivants.

Les adeptes du feng shui puisent dans de grands aquariums des carpes jaunes ou rouges qui servent à « harmoniser les énergies » au bureau ou à la maison.

De plus petits cyprins vivotent sur un mur dans des sacs remplis d’eau. Le plastique est marqué du chiffre 8, dont la prononciation (bwat) ressemble à celle du mot voulant dire « riche » en cantonais.

Le poisson rouge peut espérer survivre deux jours dans son sac. Mais dès qu’il commence à donner des signes d’agonie, l’animalerie le jette dans le caniveau. Adieu porte-bonheur, plus rien ne va.

« La vie est cruelle avec tous les êtres à Hong Kong, dit Armie, guide du jour. Beaucoup d’humains n’ont pas plus de chance dans notre système d’exploitation où les cages remplacent les sacs en plastique. »

Ce n’est pas une métaphore. Un recensement effectué en 2016 a constaté qu’environ 200 000 personnes vivent dans des espaces minuscules appelés cercueils ou cages, en fait un lit grillagé ou une longue boîte métallique.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Notre guide, Armie, devant une agence immobilière

Les plus chanceux des damnés louent une pièce minuscule dans un ancien appartement reconfiguré. Jusqu’à 70 personnes peuvent s’entasser ainsi, là où il y a quelques décennies encore une petite famille se trouvait un peu à l’étroit. Les statistiques établissent qu’une unité subdivisée (SDU, selon l’acronyme officiel) abrite en moyenne deux personnes, fait 62 pieds carrés et coûte plus de 700 $ par mois.

On répète : à Hong Kong, aussi peuplée que le Québec, 200 000 résidents, y compris des familles, payent 700 $ de loyer pour un espace de la taille d’une petite salle de bains de Rivière-du-Loup ou de Limoilou. Des millions d’autres se contentent de minuscules appartements coûtant des fortunes.

La face cachée de la Perle

Bienvenue dans le stade hongkongais de l’hypercapitalisme.

Ici, une dizaine de nababs possèdent 50 % de la richesse de la ville.

Ici, les expatriés travaillant dans la haute finance et les services internationaux reçoivent de très généreux salaires, payent l’impôt à hauteur de 15 % de leurs revenus, comme leurs nounous des Philippines. Et leurs firmes assurent le loyer à 10 000, 15 000 ou 20 000 $ par mois.

Ici, les vieux retraités, les lumpenprolétaires et les familles les plus pauvres vivent dans des « cocrons » insalubres. Les immeubles délabrés, assez bas dans cette ville-forêt, trahissent leur vocation de concentrés de l’hypermisère par des signes imparables, dont la multiplicité des climatiseurs en façade.

La visite organisée par Armie fait découvrir cette réalité. C’est du tourisme social. Ou du voyeurisme de la misère. Comme l’on voudra.

En tout cas, le parcours dans le plus vieux quartier de l’ancienne colonie britannique, y compris pour y voir une cage house louée et aménagée pour la peine, fait prendre conscience de l’envers du décor glamour que veut projeter cette « Perle de l’Asie ». Dans sa légende autopromotionnelle, la supposée merveille du monde mondialisée met plutôt en évidence ses boutiques de luxe à la française, ses bolides allemands et ses restaurants chinois ou japonais inabordables.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Une «cage» à louer

L’immobilier hongkongais bat tous les records. S’y loger y coûte plus cher qu’à Vancouver, San Francisco, Londres ou New York. Toutes les personnes interviewées depuis quelques jours parlent au fond d’une sorte de « moissonneuse-baveuse » de la spéculation immobilière qui fauche tout sur son passage, sauf quelques happy few.

Chris, un coiffeur de Bath au Royaume-Uni, est arrivé ici cinq jours avant la première grande manifestation du 9 juin contre une loi d’extradition. Il se trouve très chanceux d’avoir déniché une chambre à 1500 $ par mois.

Verna a choisi des études en finances pour travailler dans une banque et peut-être y bénéficier d’un prêt hypothécaire plus avantageux. De toute manière, l’appart de ses rêves lui coûterait 1000 fois son salaire mensuel.

Stéphane, expatrié français de l’assurance internationale, vit dans moins de 800 pieds carrés avec sa femme et leur nouveau-né. Leur loyer à plus de 7000 $ par mois est assumé par l’employeur.

Les annonces placardées dans les vitrines des agences immobilières, elles aussi installées dans des bureaux de poche, donnent autant le tournis. Ici, un appartement de 880 pieds carrés se vend à 14 millions de dollars locaux, soit 2,3 millions de dollars canadiens. Là, une pièce de 316 pieds carrés est à prendre pour 5,4 millions, soit environ les 900 000 $ canadiens qui permettent d’acheter un duplex dix fois plus grand dans un des coins les plus chers de Montréal.

Les coûts exorbitants touchent aussi les commerces. La petite animalerie des poissons (environ 150 pieds carrés) peut se louer jusqu’à 15 000 $ par mois. La rue Russel, dans Causeway Bay, serait l’artère commerciale la plus chère du monde. Une boutique de luxe peut y payer un loyer mensuel de plus de 1 million de dollars.

Le prix de la justice

Tout cela dégoûte franchement Armie. Il a tenté l’immigration en Allemagne pendant deux ans, en vain, puis est revenu à Hong Kong. Lui-même vient d’une famille pauvre. Son père a fui la Chine communiste et a travaillé comme commerçant avant d’être déplacé par un projet immobilier.

Sa famille s’est installée dans les « nouveaux territoires », à la frontière avec la République. Armie y habite toujours, mais chez les parents de sa fiancée. Il perd trois heures en transport en commun pour rejoindre ses clients au centre.

La mégacrise du logement est même très cyniquement instrumentalisée par le pouvoir pour en faire la cause des protestations qui bousculent Hong Kong depuis près de six mois. Le tunnel principal, bloqué depuis des semaines entre l’île centrale et le reste de la ville, est rouvert depuis mercredi. L’École polytechnique a été vidée de ses irréductibles contestataires cette semaine.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Les coûts exorbitants touchent aussi les commerces, comme cette petite animalerie qui vend des poissons.

Beaucoup d’observateurs pensent que le problème du logement a certainement contribué à stimuler la contestation. Comme la concurrence croissante entre les travailleurs migrants venus du continent et les Hongkongais de souche crée de plus en plus de tensions, y compris pour l’occupation des rares logements sociaux, déjà très peu nombreux.

Seulement, la crise encore plus profonde est bel et bien politique. Les manifestants réclament un régime démocratique. Ils veulent pouvoir élire leurs dirigeants à toutes les instances (pas seulement au niveau local comme cette semaine) pour obtenir un gouvernement par le peuple, mais aussi pour le peuple.

« La protestation réclame la liberté d’abord et avant tout, résume Armie, jeune trentenaire. Les autres réformes nécessaires pourront suivre. » Il précise qu’un gouvernement élu pourrait par exemple lever des taxes pour permettre beaucoup plus de constructions sociales sur les terrains appartenant à la Ville. La richesse abonde à Hong Kong, mais comme partout ailleurs dans le monde, c’est sa distribution qui pose problème.

Armie a participé à quelques manifestations. Le poisson s’agite. La colère gronde. Reste à voir si tout ça finira dans le caniveau de l’Histoire…

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.