Les effets des manifestations se font sentir partout à Hong Kong

Des protestataires ont été arrêtés après avoir tenté d’empêcher la police de pénétrer sur le campus de l’École polytechnique, le 18 novembre.
Photo: Dale De La Rey Agence France-Presse Des protestataires ont été arrêtés après avoir tenté d’empêcher la police de pénétrer sur le campus de l’École polytechnique, le 18 novembre.

Stéphane (ce n’est pas un prénom d’emprunt…) travaille à Hong Kong pour un grand groupe de l’assurance internationale. La ville rassemble des dizaines de milliers d’expatriés de la finance et des affaires, dont beaucoup de Français, comme lui. Son poste le place aux premières loges pour observer les conséquences pratiques et économiques des protestations sociopolitiques des derniers mois. Et ce qu’il voit n’augure rien de bon.

Le climat de protestation bouscule déjà son quotidien. Il doit souvent se déplacer en Asie et l’accès à l’aéroport peut devenir compliqué. Son entreprise emploie environ 80 personnes à Hong Kong seulement, dont une quarantaine d’étrangers. Elle autorise maintenant le télétravail pour minimiser les pertes de temps en transport. La compagnie paie aussi le taxi pour contourner les arrêts de métro.

 

 

Un réseau interne permet d’échanger les situations quotidiennes de chacun. La direction a commencé à planifier des scénarios en fonction de certains développements envisageables. Un des pires prévoit comment réagir si les forces de l’ordre commencent à s’en prendre aux expatriés.

Hong Kong gère les transactions financières entre la Chine, usine du monde, et ses clients. L’entreprise de Stéphane assure certains de ces échanges. Le succès de l’ancienne enclave britannique repose sur la liberté des transactions (y compris en fermant les yeux, parfois) et sur l’anglais.

« Hong Kong est un point stratégique pour diverses raisons, dont sa position géographique », explique le jeune homme, fort sympathique et décontracté. Le soir de la rencontre, il portait un short et une casquette de baseball à l’envers. Il parle beaucoup et répète « du coup », mais pas trop. « Shanghai ou Tokyo sont à trois heures de vol, pas à six ou sept heures comme si on était installés à Singapour. »

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Près de PolyU

L’autre « perle de l’Asie » commence à récupérer certaines activités de sa jumelle historique.

Selon une note de Goldman Sachs, de 3 à 4 milliards de dollars de dépôts ont déjà quitté Hong Kong pour Singapour depuis le mois d’août. Mais Singapour, qui parle aussi la lingua franca des affaires, n’est pas non plus à l’abri des désordres liés aux mêmes causes, la gouvernance et la disparité des richesses.

« Business as usual »

En apparence, la vie continue à Hong Kong, et advienne que pourra. Lundi soir, alors que des centaines de personnes s’étaient encore rassemblées près de l’École polytechnique (PolyU), haut lieu de la protestation prodémocratie depuis une dizaine de jours, les restos et les terrasses d’une grande place voisine étaient encore assez occupés.

Les manifestations, parfois musclées, se concentrent dans quelques autres lieux précis de la ville et les images violentes diffusées depuis des jours et des mois donnent la fausse impression d’une cité au bord du gouffre, à feu et à sang, partout, tout le temps. Sauf que les lieux des blocages — l’aéroport, des stations de métro, un tunnel vital — sont précisément choisis pour avoir le plus grand impact sur l’économie et la vie quotidienne.

Et ça marche. La crise dure depuis presque six mois et fait reculer les affaires, chuter la consommation, fuir le tourisme.

Ces effets s’arriment en partie à ceux de la guerre politico-commerciale entre Washington et Pékin, même si Hong Kong est exempté des sanctions américaines.

Les données reculent et rougissent à qui mieux mieux. Hong Kong est officiellement en récession depuis octobre. La contraction a été de 3,2 % au dernier trimestre et de 0,5 % au trimestre précédent, le pire recul depuis la crise financière de 2008.

L’archipel n’a reçu que 3,6 millions de visiteurs en août, comparativement à 5,9 millions à la même période en 2018, ce qui efface 16 années de progression constante. Pékin dissuade ouvertement ses ressortissants de visiter Hong Kong.

La situation va probablement empirer après la diffusion mondiale, la semaine dernière, des images dignes d’une zone de guerre en provenance de PolyU, même si cette zone d’affrontements semble stabilisée depuis l’identification d’un dernier protestataire irréductible mardi.

Toutes les personnes interrogées depuis dimanche parlent de reculs importants dans leurs secteurs respectifs. Les hôtels sont à moitié vides. Au Jen, sur l’île centrale, une chambre sur deux n’est pas occupée. Les prix en ligne, déjà très alléchants, sont carrément cassés sur place. Une chambre dans un hôtel 4 étoiles peut maintenant coûter aussi peu que 80 $. Les galeries d’art sont désertes. Une guide touristique explique au Devoir avoir perdu quatre clients sur cinq.

Commerce et champ de bataille

La bataille entre les clans prodémocratie et pro-Pékin se poursuit dans le commerce. Les réformistes ont lancé des campagnes de boycottage contre des dizaines d’entreprises, petites et grandes. Il existe même des aide-mémoire de poche listant les lieux à fréquenter ou pas pour poursuivre la politique par le portefeuille. Les cartes sont aux couleurs des mouvements : le jaune pour la prodémocratie et le bleu pour les progouvernement.

Certaines compagnies sont dénoncées pour leurs liens avec la Chine continentale. C’est le cas de McDonald’s et d’IKEA. D’autres se retrouvent dans la ligne de mire à la suite de déclarations de leurs dirigeants. Starbucks est devenue la bête noire des protestataires pour cette raison et plusieurs franchises portent les marques du vandalisme.

Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Le Lung Mon Café a été vandalisé la semaine dernière.

C’est pourtant là que la militante Cyd Ho Sau-Lan a fixé notre rendez-vous lundi pour l’entrevue. « Je choisis mes combats », a dit Mme Ho, en ajoutant qu’elle ne veut pas nuire aux employés.

Chanel a retardé l’ouverture d’une nouvelle boutique depuis quatre mois. Moncler, Gucci et Ferragamo rapportent des chutes de vente allant jusqu’à 45 % à Hong Kong au dernier trimestre. Prada ferme boutique au centre de Causeway Bay, le plus chic de la ville.

Le Lung Mon Café — restaurant traditionnel, comme son nom ne l’indique pas — a été vandalisé quand la crise à PolyU, voisine, était à son maximum, la semaine dernière. Le proprio affiche son appui indéfectible aux manifestants, comme en témoignent les affiches dans les vitrines, un mur de commentaires et la collecte de matériel pour les protestataires.

« Je suis solidaire de cette bataille qui nous concerne tous », a expliqué laconiquement Michelle après y avoir déposé un sac de vêtements mardi. Elle n’habite pas le quartier et a fait un grand détour pour venir jusqu’au café devenu célèbre. Elle en a profité pour y entrer et y manger. Le resto était bondé.

Et puis après ?

Reste à voir comment la ville va se relever, ou pas, à long terme. Une étude sur la résilience des zones touristiques mondiales diffusée en septembre a montré qu’elles se remettent vite des baisses de fréquentation après une catastrophe naturelle ou des perturbations politiques.

La France, première destination mondiale, refait constamment le plein de visiteurs, peu importe les perturbations qui l’affectent périodiquement. Les plages et les villes d’Asie se sont remplies à nouveau après le tsunami de 2004.

« Plus tard, au moment opportun, nous allons lancer à grande échelle une campagne de promotion avec des professionnels du tourisme, sur divers marchés, à travers différents canaux, pour reconstruire l’image du tourisme à Hong Kong », écrit au Devoir une porte-parole de l’office du tourisme de Hong Kong.

Sauf qu’il faudra fort probablement plus que des publicités bien tournées pour enrayer le mal plus profond de la division entre les deux parties de l’entente Chine-Hong Kong, « un pays, deux systèmes ». La revue The Economist notait récemment que la cassure entre les Chinois du continent parlant mandarin et ceux de la ville s’exprimant en cantonais sera difficile à colmater.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Carrie Lam fait son mea culpa

L’écrasante défaite des candidats pro-Pékin lors des élections de dimanche à Hong Kong traduit le mécontentement de la population, a reconnu mardi la cheffe de l’exécutif hongkongais, Carrie Lam, qui n’a cependant fait aucune concession pour tenter d’enrayer la crise politique que traverse la mégapole depuis plus de cinq mois. La dirigeante hongkongaise, qui cristallise la colère des manifestants, s’est engagée mardi à « améliorer la gouvernance » de l’exécutif. Elle a reconnu que ces élections avaient révélé « les lacunes du gouvernement, notamment le mécontentement quant au temps mis pour gérer l’instabilité actuelle et, bien sûr, pour mettre fin à la violence ». Les candidats prodémocratie ont remporté dimanche 388 des 452 sièges de conseillers de district lors des élections locales, un camouflet pour Mme Lam et pour les autorités chinoises.